Le numéro 3 des Cahiers Costech consacre son dossier central au thème : « Techniques d’anticipation et anticipation des techniques ». L’objectif de ce dossier thématique est double : il s’agit d’interroger les fondements techniques de notre capacité d’anticipation, en même temps que d’évaluer les cadres conceptuels et les outils dont nous disposons pour prendre le pas sur le progrès technologique et ses impacts. À partir de recherches issues de disciplines et terrains d’enquête différents, les contributions réunies explorent ces deux pistes qui se révèlent souvent imbriquées. Ainsi, le dossier tâchera, d’une part, de clarifier les contextes historiques, économiques et sociaux des techniques d’anticipation, afin de mieux apprécier la place qu’elles tiennent dans notre quotidien ; d’autre part, d’évaluer les enjeux éthiques et politiques de ces techniques en tant qu’elles participent à instaurer un certain rapport à l’avenir et, par là, à la décision et à l’action.

Incontestablement, l’anticipation est un ingrédient essentiel de nos activités ordinaires et de notre capacité à nous orienter dans le monde. Nous passons notre temps à anticiper (du latin ante capere, « prendre les devants »), c’est-à-dire à prendre le pas sur l’avenir. Prise de décisions, évaluation préalable de risques, élaboration de projets et de stratégies… L’anticipation nous guide dans nos choix au quotidien. Mais quelles sont les conditions pratiques et techniques de cette capacité à agir pour l’avenir et dans l’incertain ? Force est de constater qu’elle semble largement redevable de techniques nous permettant de parier sur les possibles. Il suffit de songer, à titre d’exemple, aux systèmes techniques permettant les prévisions météorologiques, aux outils de prévention et de prédiction dans le domaine de la santé, aux dispositifs visant à prévenir les risques et à garantir la sécurité des citoyens, des travailleurs ou encore des consommateurs ; plus généralement, au rôle joué par les projets, les modèles prédictifs et les scénarii dans les domaines économique, financier, politique, écologique et industriel. C’est le parti pris de ce dossier : la technique – dans ses différentes déclinaisons, du savoir-faire au système en passant par l’artefact – est omniprésente là où il est question de prendre les devants sur le futur. Dès lors, il s’agira moins de proposer une définition unique de l’anticipation que d’explorer ses formes multiples (prédiction, prévision, planification, etc.) en lien avec leurs supports matériels et cognitifs.

Cette analyse ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur les valeurs qu’incarnent les différentes techniques d’anticipation, sur les démarches et les finalités qu’elles poursuivent ou encore sur les perspectives d’action qu’elles ouvrent. Dans nos sociétés de l’anticipation permanente, les avenirs préfigurés façonnent notre présent. Dès lors, quels sont les opportunités et les limites de nos dispositifs de prédiction, ainsi que des discours produits autour de ces derniers ? Quelle attitude adopter vis-à-vis des promesses des technosciences ? Quelles alternatives poursuivre face aux prévisions inquiétantes pour l’avenir de nos sociétés et de la planète ? Ainsi, l’économie et plus généralement les sciences humaines et sociales se voient assez régulièrement associées à des fonctions d’anticipation, de projection voire de prophétisation des futurs. Cette fonction est plus ou moins assumée par ces disciplines, qui se plient au jeu de la prévision ou de la prospection.

Cependant, le progrès technique et les crises économiques, sociales ou environnementales rendent de plus en plus instables les mondes vécus en même temps qu’elles augmentent les demandes sociales d’anticipations et de scénarii, d’autant plus difficiles à élaborer. Entre prévisions dans un cadre donné et perspectives de voir ce cadre profondément transformé de manière plus ou moins endogène, l’économie et les sciences humaines et sociales peuvent-elles nous aider à lire l’avenir et à rester maîtres des possibles ? Puisqu’elles nous permettent d’insister notamment sur les liens intrinsèques qui existent entre les crises économiques et financières, sociales et environnementales, elles nous invitent à réfléchir aux outils qui peuvent exister pour agir sur la société voire construire de nouvelles formes de société. À partir de ce constat, le dossier abordera, entre autres, la question de la médecine prédictive (biobanques), l’économie des promesses, les conditions de la transition écologique, la question des crises financières et le rôle de la monnaie comme outil permettant de façonner les sociétés, les outils numériques pour construire des liens au niveau mondial et les communs pour repenser le fonctionnement local. Il s’agira ainsi de se donner des perspectives pour réfléchir au monde qui nous attend mais aussi à celui que nous voulons construire.

Le thème de l’anticipation a fait l’objet de trois séminaires interdisciplinaires, au sein du laboratoire Costech : le séminaire GE90, le séminaire DD01 et le séminaire PHITECO, qui ont eu lieu tous les trois en janvier 2019. À la suite de la réflexion entamée lors de ces événements, sont rassemblées ici les contributions des intervenants qui ont souhaité participer au dossier et ainsi poursuivre sur les pages des Cahiers Costech la discussion autour de ces questions.

Sommaire du dossier :

La revue publie "au fil de l’eau" : d’autres publications seront mises en ligne dans les prochaines semaines.