A partir des contributions de Pascal Jollivet, Hugues Choplin, Yann Moulier Boutang et Frédéric Huet, et des membres de l’équipe CRI du Costech.

Une activité pollinisatrice autour du capitalisme cognitif

La présentation suivante est issue d’une séance de travail collective autour des travaux sur le capitalisme cognitif cognitif. Elle s’appuie sur les contributions de trois membres de CRI – Frédéric Huet, Pascal Jollivet et Hugues Choplin (par ordre d’intervention), présentées le 26 novembre 2015, et sur les commentaires de Yann Moulier Boutang, auteur des travaux à partir desquels ont été initiés ces échanges 1.
Programme de recherche initié dans les années 90 pour penser le changement de régime capitaliste à l’œuvre, ce travail fait figure à bien des égards d’une sorte de boussole pour poser les problématiques qui sont celles du groupe CRI (Compléxités, Réseaux, Innovation) de l’équipe Costech, pour orienter, discuter, problématiser nos différentes thématiques de recherche. Mais ces travaux sont également à même de soulever des questionnements et nourrir l’évolution de ce programme de par l’interdisciplinarité qui est celle de cette équipe. Problématiser le capitalisme contemporain, à partir des travaux de Yann Moulier Boutang, est ainsi l’enjeu de ces échanges que restituent les développements ci-dessous. C’est donc bien le fruit d’un travail de pollinisation qu’il s’agit de présenter ici.

Deux constats fondent ou initient les changements ou mutations qui provoquent le passage à ce capitalisme cognitif, à l’issue des « trente glorieuses », et par là-même la fragilisation du capitalisme de régime industriel :

  1. La mutation écologique : il est désormais admis que face au réchauffement climatique, à la pollution, à la raréfaction des ressources naturelles, le modèle de développement industriel, fondé sur l’échange et la production matériels devient insoutenable.
  2. Une mutation humaine : peut-être plus singularisant est de placer au cœur du problème le fait de vivre désormais dans une société où nos « cerveaux sont outillés et prolongés ». Ce nouveau couplage entre le travail et la technologie conduit ainsi à une intelligence collective démultipliée.

Nombre de programmes de recherche ou de tentatives de saisir les mutations économiques contemporaines cohabitent, notamment en envisageant le passage ou la transition vers un nouveau stade du capitalisme. La thèse d’une « nouvelle économie », d’un « nouveau régime capitaliste » n’est en cela pas l’élément le plus singularisant des travaux sur le capitalisme cognitif. Ce qui semble donner sa singularité à son programme est la nature de ce changement, le passage à un régime cognitif. C’est ce qui le distingue par exemple des travaux mettant en avant le régime financier du capitalisme contemporain. Ou au sein même des travaux mettant en exergue la domination du capital connaissance ou immatériel, la nécessité de refonder les bases mêmes de la constitution de la valeur.

La discussion sera présentée en trois temps dans cette synthèse. Tout d’abord, il s’agira de préciser ce qu’est le capitalisme cognitif, et la difficulté à le saisir étant donné sa forme actuelle largement inaccomplie. Ensuite, comprendre ce régime cognitif repose sur une nécessité de renouveau conceptuel, pour penser ces nouvelles activités productives au cœur de la création de richesses et de la captation de valeur. Comme nous le verrons, c’est en réinvestissant le concept d’externalité que le capitalisme cognitif affirme sa radicalité théorique. Enfin, engager ce déplacement déborde largement le cadre des sciences économiques et implique de questionner la conception du monde, ou la philosophie de la vie, qui sous-tend cette nouvelle pensée de l’économique. C’est ainsi à partir d’une sorte de « forage » de plus en plus profond que nous rendons compte de ce programme de recherche.

Le capitalisme cognitif, quelle nouveauté ?

Nous vivons aujourd’hui une révolution, qui nous fait « basculer d’une économie fondée sur l’échange et la production à une nouvelle économie de pollinisation et de contribution ». Voilà ainsi formulées la sortie du capitalisme industriel et l’entrée dans le capitalisme cognitif. Cette nouvelle grande transformation n’acte pas une sortie du système capitaliste mais l’entrée dans son troisième stade (après ceux, mercantiliste et industriel) caractérisé par un nouveau régime d’accumulation, les immatériels, et une nouveau mode de production fondé sur la production cognitive en réseau, décentralisée. Le maintien d’une logique d’exploitation et de valorisation marchande de cette production cognitive atteste en quelque sorte à la fois du maintien de la dynamique capitaliste mais également de son renouvellement profond dans l’orientation de son appropriation de la valeur créée.

Comment observer cette « révolution » ? Une précaution s’impose, le capitalisme tel que nous l’observons actuellement n’est pas le capitalisme cognitif, il est un système en crise, en partie déboussolé, parce qu’en mutation. Et c’est à l’intérieur de ce système désorienté qu’il faut aller « dénicher » les lieux d’éclosion, de manifestation du capitalisme cognitif. Les communautés du logiciel libre ou P2P, les nouveaux modèles économiques des GAFA sont ces lieux qui témoignent de cette nouvelle production et appropriation de richesse. Mais le capitalisme cognitif n’est pas cloisonné à certaines activités ou secteurs d’activité, et c’est d’ailleurs en cela qu’il est une refonte profonde du système, il peut transformer l’ensemble du système.

Méthodologiquement, ne pas vouloir réduire le capitalisme cognitif à des secteurs déterminés mais le penser comme un système nécessite une grande prudence quant aux tentatives d’extrapolation ou de généralisation rapides. Eviter cet écueil suppose d’extraire de ces lieux d’émergence du capitalisme cognitif, les implications en profondeur, fondamentales, qu’elles sont susceptibles de générer. Et ainsi de pouvoir développer un dispositif conceptuel susceptible de saisir rigoureusement les ruptures opérées par ce nouveau régime économique. Alors que le dispositif conceptuel standard en sciences économiques est indissociable du développement de l’ère industrielle qui l’a nourri, l’enjeu conceptuel, ambitieux, est bien de se doter des concepts adéquats à la compréhension de ce nouveau régime capitaliste.

Problématiser cette nouvelle dynamique capitaliste ou d’une certaine manière la plasticité et capacité d’adaptation du capitalisme, c’est intégrer dans le questionnement économique des enjeux jusqu’à présent marginaux ou négligés : le rapport à la biosphère et l’activité cognitive.

Ainsi, il s’agit de sortir d’une sorte de postulat selon lequel les ressources environnementales, la biosphère, resteraient hors du champ économique. La science économique a plutôt construit son développement en posant l’hypothèse de ressources naturelles qui, en tant que telles, ne sont pas rares. La rareté liée aux sources naturelles ne se situe que par rapport aux facteurs de production nécessaires à leur extraction, leur transformation et leur valorisation. Or, le renchérissement de ces ressources dus aux prélèvements bien supérieurs à leur reconstitution, l’impact dégradant de nos activités sur la production de biosphère nous montrent qu’aujourd’hui, la science économique ne peut s’affranchir de penser ces interdépendances entre activité productive et production du vivant ; devant par là-même peut-être renoncer au projet de certaines écoles de pensée, d’une science économique autonome.

Également, l’enjeu est de reconsidérer le travail et l’activité humaine. Ce qui se déploie, et ce qui vaut aujourd’hui, c’est le travail vivant, « la force invention », l’activité cognitive. Le double déplacement des sources de création de valeur en amont (conception, design…) et en aval (commercialisation, relation client…) de la stricte activité de production indique que la dynamique productive mobilise et s’ancre sur ces nouvelles formes de travail intensives en connaissances. Or, là encore, la théorie industrielle s’est attachée, en raison de ce qu’elle avait sous les yeux, au « travail mort », « au muscle consommé dans les machines ». L’activité cognitive, l’intelligence mobilisée, sans nécessairement être ignorée, était réduite, comme toute autre forme de travail, à du « travail machinique ». Mais aujourd’hui, c’est bien ce renouveau de l’activité qu’il s’agit de penser, de placer au centre du dispositif conceptuel.

Le renouveau économique du capitalisme cognitif

Les externalités : concept pivot du régime cognitif

Cette double exigence d’incorporation des enjeux environnementaux et du renouveau de l’activité productive incite à une intégration, dans le champ de la science économique d’éléments qui lui étaient jusque-là restés, au moins partiellement, extérieurs. Car aujourd’hui, ce qui vaut, c’est ce qui lui échappe. Autrement dit, comprendre le capitalisme contemporain, cognitif, c’est fonder une analyse sur les interdépendances, les porosités entre le circuit économique « classique » et ce qui lui est extérieur. Et cela aussi bien pour comprendre la réalité du marché que celle de l’organisation. L’intelligence collective en réseau se substitue ainsi à l’échange marchand et à la production matérielle. Le capitalisme industriel fonctionnait et était analysé en vase clos, dans un paradigme mécaniste, le capitalisme cognitif est un système ouvert et c’est cette ouverture, cette réticularité dont il faut se saisir, dans un paradigme du vivant.

Pour cela, le concept central est celui d’externalité, qui rend compte des effets produits par des interactions multiples mais non endogénéisées par les mécanismes de marché (ou d’organisation hiérarchique). Mobiliser ce concept d’externalité permet d’avancer ou de reposer le problème face aux enjeux précédemment mentionnés :

  1. Placer au centre de l’analyse les interdépendances qui fondent la complexité du capitalisme contemporain, et par là-même sortir des anciennes dualités inopérantes : marché / hors marché ; sphère économique / biosphère ; travail vivant / travail mort.
  2. Déplacer l’analyse pour saisir les nouvelles modalités de production de richesse dans ces interactions généralisées, dans la production et la mobilisation du réseau.

Le paradigme cognitif doit ainsi être analysé en saisissant les interactions étendues qui en sont constitutives, ce que le concept d’externalité permet de rendre explicite. Or, face à la variété et l’étendue de ces interactions, la question de la globalité du concept d’externalité se pose. Ce concept permet-il, seul, d’accéder à la complexité contemporaine ? Affiner la dimension explicative du concept d’externalité pourrait passer par la reconstruction d’un tableau, sur le principe de celui établi au 18e siècle par F. Quesnay, pour établir une comptabilité complexe de ces externalités fondée sur ces nouvelles activités étendues, irréductibles à de l’emploi ou du salariat. Et donc de manière indissociable, il s’agit de comprendre, dans ce nouveau régime capitaliste, ce que devient l’activité productive d’un point de vue écologique global, fondée sur une grande variété d’interactions conscientes ou inconscientes. Ces avancées sont d’autant plus nécessaires qu’au-delà de la visée conceptuelle se pose celle de la mesure, de la quantification de ces externalités, indispensables à une réflexion sur les normes de régulation, les politiques publiques dans ce nouveau système capitaliste.

Un nouveau rapport à la finance ?

Parmi les programmes s’attardant sur le capitalisme contemporain, une autre voie fréquemment empruntée est la thèse du capitalisme financier, privilégiant l’explication des instabilités économiques contemporaines par l’instauration d’un régime gouverné par une sphère financière hypertrophiée. Or, le capitalisme cognitif éclaire ce rapport de subordination à la finance de manière différente. Convoquer la finance de marché pour expliquer, à elle seule, l’instabilité économique actuelle consisterait à occulter les transformations beaucoup plus radicales qui s’opèrent dans l’ensemble du système économique. Sans nier la part d’instabilité que provoque la finance, il s’agit de comprendre l’instabilité d’un système émergent et les contradictions qu’il n’a pas encore réussi à dépasser.

Ainsi, la finance est en quelque sorte plus le symptôme que le problème lié aux transformations qui n’ont pas encore trouvé leur mode de régulation. L’hypertrophie apparente de la sphère financière ne peut apparaitre autrement lorsque les calculs de valeur restent ancrés dans la comptabilité du système industriel. Mais dès lors que la base de production de richesse s’élargit, la finance apparait plutôt comme l’activité ayant le mieux intégré cette extension du domaine de la valeur, en élargissant son spectre de valorisation, en cherchant à capter cette « partie vivante » de l’activité, présente et à venir. Notamment, en s’intéressant à l’importance des réseaux de clients, des réseaux de fabrication, aux données clients, c’est vers les nouvelles interactions pollinisatrices qu’elle déplace et accompagne le mouvement du capitalisme.

En résumé, si la finance occupe une place aujourd’hui décisive dans le capitalisme, c’est que loin de s’effondrer sous l’effet des crises, elle montre une capacité de résilience fondée sur son adaptation et sa mutation pour accompagner et orienter l’émergence d’un nouveau capitalisme. Et c’est ainsi qu’elle assume une sorte de gouvernement par défaut car mieux projetée dans l’avenir, en regard d’un système institutionnel emprunt du capitalisme industriel.

Nouvelles formes d’activité, nouvelle exigence de rémunération ?

Le rapport salarial, ou encore le compromis fordiste, sont également des signes d’institutions et de régulations qui aujourd’hui montrent leurs limites dans le nouveau régime capitaliste. Car celui-ci, avec son infrastructure numérique en guise de base technologique, transforme radicalement les activités productives.

De ce point de vue, l’activité humaine valorisée est celle, « non machinique », cette « force invention » associée à la production collective de connaissances. Le numérique et ses réseaux semblent nourrir doublement l’évolution de l’activité productive. Tout d’abord, sa puissance codificatrice démultiplie l’absorption du travail vivant, le dévalorise dès qu’il s’en empare, en le reproduisant, l’automatisant à un coût marginal nul. Mais l’autre conséquence est que cette puissance codificatrice libère des opportunités d’activités qui, elles, se laissent peu encapsulées dans le code, ou en sont une condition de développement. Ce qui échappe à cette puissance codificatrice repose sur une intelligence situationnelle, irréductible à une application de règles et indissociable d’une inventivité, d’une activité d’adaptation et d’interprétation. C’est dans ces activités que se trouve le travail vivant, catalysé par la coopération au sein des réseaux. La valeur s’initie donc dans ces nouvelles formes d’intelligence collective et d’interactions.

On pourrait d’ailleurs souligner sur ce point l’ambiguïté qui consiste d’un côté à mettre en évidence ces exigences de situation et d’adaptation et de l’autre à l’appréhender à partir de cerveaux connectés, du savoir en nous ou de cérébral pur. N’y at-t-il pas dans ces expressions une forme de réductionnisme alors même que les exigences de réactivité située invitent à une appréhension moins internaliste, symbolique, de la compétence et de l’activité ?

Les conséquences de ce mouvement de valorisation / dévalorisation de l’activation sont multiples. D’une part, la codification et l’automatisation intensives de l’activité pose centralement et quantitativement la question de l’emploi et du chômage de masse. Alors même que le compromis social et l’état providence s’appuient sur une base salariée décisive dans la logique redistributive, comment penser le programme social sans le refonder intégralement ? D’autre part, ces activités inventives, collectives, productrices de l’essentiel de la valeur s’expriment peu, et mal, dans le cadre de la subordination salariale et de ses principes de contrainte (d’espace-temps de travail par exemple) et de contrôle. Face à ces constats, et à la logique disruptive dont ils témoignent, le système social existant, fondé sur le salariat, ne peut offrir les bases d’une régulation efficace tant sur le plan de la solvabilité de la demande que sur celui de la production de richesse.

La proposition d’un revenu garanti inconditionnel 2, d’un revenu de citoyenneté est défendue depuis longtemps et par des auteurs d’appartenance très variées. Il trouve dans le capitalisme une justification théorique et empirique en regard des caractéristiques nouvelles des activités productrices de richesse. Octroyer un revenu de pollinisation serait autant une manière de solvabiliser la demande en s’éloignant de la complexité bureaucratique des revenus de transfert actuels qu’une manière de rétribuer ces nouvelles activités productives de richesse.

Sur ce point, il ne faut pas considérer ce revenu, négativement ou par défaut, comme une assistance aux personnes éloignées de l’emploi. Il s’agit, plus positivement, d’instituer une contrepartie financière à la contribution naturelle à la production d’une richesse de plus en plus socialisée, dans le cadre d’activités pollinisatrices, de contribution aux externalités positives. Au-delà de la rétribution que représenterait un tel revenu, il agirait également dans le sens d’une engagement plus aisé, d’un empowerment, des personnes / citoyens dans des activités contributives constitutives et essentielles à la prospérité de ce nouveau régime capitaliste. Ainsi, loin d’être une utopie, le revenu de pollinisation serait à la fois une institution centrale d’un nouveau régime social et un outil de gouvernance privilégié dans la constitution d’avantages comparatifs pour les zones économiques capables de l’instaurer.

L’inconditionnalité d’un tel revenu peut cependant être questionnée. Si un des enjeux est de libérer des ressources (financières, cognitives, collectives) pour la production d’externalités positives, des mécanismes de régulation ne sont-ils pas à envisager pour orienter l’activité pollinisatrice, malgré la tension que peut soulever cette proposition d’orienter des activités justement fondées sur un affranchissement de contraintes ? De même, si la production de richesse se fonde sur un processus et des activités collectives, comment faire de ce revenu de pollinisation un levier d’activité collective ? En résumé, cet empowerment, cet engagement dans les activités pollinisatrices ne nécessite-t-il pas d’être régulé et catalysé par des institutions complémentaires à ce revenu garanti, au risque d’en remettre en cause l’inconditionnalité ?

Le capitalisme cognitif et le problème du vivant, de la vie

Le vivant 3 est au cœur du programme du capitalisme cognitif : travail vivant, biosphère, pollinisation… Ces différentes références au vivant engagent un questionnement qui déborde largement la sphère économique, car cette nouvelle grande transformation est certes économique, mais également sociale, politique. Comme souvent, ces révolutions s’adossent à une certaine ambition, voire à une certaine prétention philosophique, à savoir une certaine conception de ce qui est essentiel à l’humain et de ce qui ne l’est pas, une certaine vision du monde.

Une philosophie de la vie

Et ce qui est essentiel dans le capitalisme cognitif, c’est la vie. En philosophie, privilégier la vie ne relève pas de l’évidence : le vitalisme est en effet une perspective philosophique et théorique particulière qui peut s’opposer non seulement à des pensées mettant au premier plan la mécanique ou les machines, mais elle peut s’opposer aussi à l’humanisme (sur le plan théorique) dans la mesure où, du point de vue d’une philosophie de la vie, l’homme n’importe pas forcément, ou bien il n’importe que parce qu’il est vivant, que parce qu’il témoigne de la vie, que parce qu’il est porté, éventuellement de manière singulière, par la puissance – en elle-même impersonnelle – de la vie, laquelle, seule, prime.

Ce primat de la vie dans les travaux de Yann Moulier Boutang peut être suggéré de plusieurs manières.

On pourrait tout d’abord le souligner à partir de l’engagement écologique qui traverse les propos, et l’usage, dans les propos plus théoriques, de cette métaphore de l’abeille qui met bien au premier plan une dynamique de vie, en l’occurrence animale et végétale : celle de la reproduction des fleurs via le pollen transporté par les abeilles, pollinisation bien plus importante, en valeur, en richesse, que la production de miel assurée par ailleurs par l’abeille. A partir de cette métaphore écologique, c’est évidemment la pollinisation humaine que nous sommes invités à questionner.

On pourrait ensuite mentionner, sur le plan politique, que la forme la plus urgente de politique est une biopolitique en mesure, notamment, de réguler les pouvoirs contemporains, nouveaux, que les hommes peuvent exercer sur la vie.

On pourrait enfin citer de nombreux passages, importants, de textes soulignant que c’est la vie ou le travail spécifiquement vivant qui constitue aujourd’hui l’authentique valeur et que c’est d’abord d’elle – de cette vie – que cherche à s’emparer le capitalisme contemporain. Au point de penser parfois que la vie prime sur le cognitif, que le cognitif ne vaut que parce qu’il est vivant : « le capitalisme est cognitif parce qu’il fait face […] au travail vivant et non plus à du muscle consommé dans les machines ». Il fait face à l’activité vivante des cerveaux. On cerne donc bien là cela même qui définit le capitalisme cognitif contemporain : cet effort singulier pour tenter d’exploiter ou de capturer la vie ou le travail vivant.

A l’opposé de ce travail vivant existerait un machinisme organisationnel, bureaucratique, administratif, relevant d’un mécanisme contraire, d’un mécanisme de mort, qui empêcherait le déploiement de la vie et du travail vivant, car subordonné au fonctionnement programmé des machines. Le capitaliste serait, lui, entre la vie et la mort. Il n’est pas du côté de la mort puisqu’il a compris qu’aujourd’hui la valeur se situait en dehors des mécanismes administratifs et des organisations tayloriennes, dans la vie précisément. Mais il n’est pas non plus la vie elle-même, puisqu’il court après, essayant de l’exploiter ou de la capturer, sans prendre nécessairement soin des conditions de sa reproduction.

Mais de quelle vie s’agit-il ?

Si le capitalisme cognitif s’ancre une philosophie de la vie, c’est cette dernière qu’il s’agit de mieux cerner. Plusieurs horizons philosophiques peuvent guider ce raisonnement. Nous retiendrons ici celui de la philosophie française du 20e siècle, de Bergson à Deleuze & Guattari, en passant par Bataille.

Cette philosophie fait valoir, sur le plan théorique, la puissance de la vie plutôt que la force des humains. On touche à l’opposition entre ce vitalisme qui serait celui du capitalisme cognitif et la phénoménologie humaniste, issue de Husserl. Deux éléments importants au moins soutiennent ce rapprochement entre capitalisme cognitif et la conceptualisation de la vie chez Deleuze & Guattari.

D’une part, dans les deux cas, la vie est considérée comme un débordement, comme une puissance qui fuit, comme l’ouverture d’un dehors ou encore comme ce qui implique une dé-territorialisation ou un nomadisme. Les analyses des réseaux coopératifs reprennent cette propriété de dé-territorialisation ou de nomadisme. Et si l’on reprend le concept d’externalité, au sens économique, n’est-ce pas d’abord un dehors, une fuite, c’est-à-dire la vie elle-même ? De ce point de vue, valoriser les externalités n’est pas particulièrement entrer en résonnance avec la philosophie vitaliste du dehors établie par Deleuze ?

D’autre part, dans les deux cas, un certain type de collectif – l’agencement ou le rhizome, mais on pourrait également parler de réseau socio-technique – rend possible ces dynamiques vivantes de fuites ou la production de ces externalités positives. Même si Deleuze et Guattari ne parlent pas d’activité, Yann Moulier Boutang fait ainsi référence explicitement au travail en réseau, à l’activité rhizomatique.

Ce double primat du dehors (ou de l’externalité) et des agencements (ou des réseaux) rapproche ainsi le capitalisme cognitif de Deleuze et Guattari et l’inscrit dans la continuité de la philosophie française de la vie. De même, la philosophie issue de Bergson insiste sur le caractère émergent, imprévisible, créatif ou encore innovant propre à la dynamique vitale. Le rapprochement de Bergson devient particulièrement explicite lorsqu’est établie l’opposition entre la « force invention » et la force de travail. Il semble là assez caractéristique, pour ces contemporains, de critiquer un type de force (ou de pouvoir) au nom d’un autre type, vital, de force (ou de puissance), ici en l’occurrence la force-invention.

Mais l’affiliation à cette philosophie française se heurte à l’emprise du cognitif, de l’apprentissage, concepts centraux de ce nouveau capitalisme. Ces catégories foncièrement psychologiques, ou du moins humanistes, semblent rentrer en contradiction, sinon en réelle tension avec les approches bergsoniennes et deleuziennes.

Et pourtant, la vie et ces dimensions sont explicitement associées par Yann Moulier Boutang :

[...] la vie étant au reste une activité cognitive par excellence. On peut en effet définir la vie comme l’apprentissage et la connaissance de son entourage et la conquête d’une capacité de réagir de façon intelligente dans l’environnement. […] C’est la loi de la réponse collective la plus intelligente. Et dans le cas du bipède à deux pieds sans plume, plutôt mal dotés physiquement que nous sommes, c’est la croissance du cerveau qui a permis l’évolution des conditions de survie en commun.

Que la vie soit une activité et qui plus est une activité cognitive, portée de plus par nos cerveaux, semble ici surprenant par rapport à l’ancrage deleuzien précédemment évoqué, dans la mesure où ce dernier ne saurait valoriser ainsi l’apprentissage, l’activité (cognitive) ou encore une instance comme des cerveaux humains.

Par ailleurs, cette proposition de l’activité réductible ou largement subordonnée à sa dimension cérébrale ne renvoie-t-elle pas à des visions très internalistes ou représentationnelles de la connaissance ? Cela surprend de nouveau, étant donné que les activités productrices de valeur, dans le capitalisme cognitif, sollicitent une intelligence situationnelle, interprétative qui pourrait difficilement être associée à du cérébral pur, à de la « compétence cérébrale » ou encore à un relationnel qui « se trouve dans la compétence de l’individu ».

En résumé, comment concilier ces différentes lectures de la vie ? D’un côté une lecture, en termes contemporains, de débordement, de fuite et d’agencements rhizomatiques. De l’autre, en termes cognitifs ou psychologiques, eux-mêmes réduits à des connexions de cerveau et de compétence cérébrale.

Le capitalisme cognitif : un programme vivant

En conclusion, ces échanges et cette incursion dans le capitalisme cognitif décrivent un programme de recherche, à l’image de ce qu’il décrit, qui déborde et introduit des lignes de fuite par rapport à la théorie économique standard. Mais plus radicalement, il repose sur un fondement philosophique, celui du vivant, en rupture avec la philosophie mécaniste qui sous-tend(ait) le capitalisme industriel.

Ces débordements, ce renouvellement, ouvrent alors un certain nombre de points de controverse ou de tensions. Cette vision macroéconomique, fondée sur le vivant et la connaissance, soulève ainsi de nombreuses prises pour questionner le statut épistémologique de ces nouvelles richesses et sources de valeur.

Parce qu’il ouvre le questionnement plus qu’il ne le resserre, parce que les directions qu’il empruntera restent en partie indéterminées, le capitalisme cognitif est un programme de recherche bien vivant et fécond pour notre équipe de recherche, comme en témoignent les échanges restitués ici.


1 Les références dans la suite de cette synthèse sont le deux ouvrages centraux de Yann Moulier Boutang sur le capitalisme cognitif :
Y. Moulier Boutang, L’abeille et l’économiste, Carnets Nord, Paris, 2010.
Y. Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif ou la nouvelle grande transformation, éditions Amsterdam, 2008.

2 Ces paragraphes s’appuient sur l’intervention de Pascal Jollivet

3 Cette troisième partie s’appuie sur la lecture philosophique et la présentation de Hugues Choplin.