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Résumé

Ce travail s inscrit dans une réflexion philosophique sur les transformations de la lecture littéraire dans l’environnement numérique. Nous questionnons les enjeux des nouvelles formes et techniques de textualité du point de vue de la subjectivité, telle qu elle se construit et s interprète à la lumière de la lecture. Cette réflexion s appuie sur deux hypothèses. La première, énoncée par Proust dans Le Temps retrouvé, pose que chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même , faisant ainsi de la lecture une matrice de subjectivation privilégiée, un lieu où le soi tout à la fois advient et se discerne. La seconde a été formulée par la neurologue Maryanne Wolf : nous sommes la manière dont nous lisons. Outre l’histoire qui est nous contée, les pratiques et techniques empiriques de l’acte de lecture participent eux aussi à notre constitution ontologique. Aujourd’hui, ces composantes empiriques sont bouleversées par le numérique qui offre de nouveaux supports, formes textuelles et espaces de lecture. Notre ré-flexion se situe à la rencontre entre une série de transformations technologiques et les métamorphoses herméneutiques qui en résultent. Si le livre a longtemps été une médiation pour se lire soi-même et un modèle de compréhension du monde, que devient notre relation à autrui et à soi quand il cède place à des objets inédits ? Nous abordons la lecture littéraire numérique comme un prisme à travers lequel interroger le devenir de la subjectivité contemporaine. Cette recherche invite à méditer sur le renouvellement de l’imaginaire esthétique, de l’imaginaire social et de l’imaginaire existentiel qu éveille la rencontre du texte à l’heure électronique.

Auteur(s)

Ariane Mayer est docteur en philosophie. Sa thèse de doctorat, soutenue le 26 octobre 2016, a été préparée sous la direction de François-David Sebbah au Costech-UTC et à l’IRI. Ses recherches portent sur le devenir du lecteur littéraire à l’heure du numérique.

Plan

Introduction

Contexte : une crise de la lecture ?

En 2008, dans un célèbre article qu’a fait paraître The Atlantic, l’écrivain américain Nicholas Carr s’inquiétait :

Ces dernières années, j’ai eu la désagréable impression que quelqu’un, ou quelque chose, bricolait mon cerveau, en reconnectait les circuits neuronaux, reprogrammait ma mémoire. Mon esprit ne disparaît pas, je n’irai pas jusque-là, mais il est en train de changer. Je ne pense plus de la même façon qu’avant. C’est quand je lis que ça devient le plus flagrant. Auparavant, me plonger dans un livre ou un long article ne me posait aucun problème. Mon esprit était happé par la narration ou par la construction de l’argumentation, et je passais des heures à me laisser porter par de longs morceaux de prose. Ce n’est plus que rarement le cas. Désormais, ma concentration commence à s’effilocher au bout de deux ou trois pages. Je m’agite, je perds le fil, je cherche autre chose à faire. J’ai l’impression d’être toujours en train de forcer mon cerveau rétif à revenir au texte. La lecture profonde, qui était auparavant naturelle, est devenue une lutte1.

Il a ainsi contribué à ouvrir et nourrir le débat sur la lecture numérique, et plus particulièrement sur les nouvelles pratiques lectrices qui se développent à l’époque du web. Partant du constat que la rencontre de l’information et du patrimoine culturel est profondément reconfigurée par les usages véhiculés par Google, il s’attache aux conséquences que ceux-ci présentent sur notre manière de lire, s’exprimant en son nom propre comme en celui d’amis « amateurs de littérature » qui font état de la même expérience. Associant un témoignage personnel à une réflexion plus générale au sujet de l’impact des techniques contemporaines sur la pensée, il formule une dénonciation implacable des effets de ces dernières sur notre devenir. S’il est certain que lire à l’écran et en réseau nous transforme, il faudrait selon Nicholas Carr redouter que ce changement aille dans le sens d’un appauvrissement et d’une mécanisation de l’esprit. Comme il l’écrit en conclusion, « à mesure que nous nous servons des ordinateurs comme intermédiaires de notre compréhension du monde, c’est notre propre intelligence qui devient semblable à l’intelligence artificielle ».

Cet article, qui a été aussi médiatisé que commenté et discuté, peut sembler bien alarmiste. Mais que ses déductions soient fondées ou non, il paraît intéressant aujourd’hui de le lire en ce qu’il nous éclaire sur un débat de société toujours d’actualité, et dont les conséquences se font sentir au quotidien : l’effet de la lecture, en particulier de la lecture numérique, sur ce que nous pensons et ce que nous sommes. Une telle question n’est pas nouvelle, et se pose à chaque changement majeur qui affecte les technologies dominantes d’une culture. Des inquiétudes analogues ont accompagné le recul de l’oralité au profit de l’écriture, dont témoigne entre autres le Phèdre de Platon, ainsi que l’introduction de l’imprimerie au XVe siècle qui a soulevé les foudres de l’humanité italien Hieronimo Squarciafico qui craignait, comme Carr l’indique lui-même, que « la facilité à obtenir des livres conduise à la paresse intellectuelle, rende les hommes “moins studieux” et affaiblisse leur esprit »2. Ce débat de longue haleine pose une énigme à de nombreux champs du savoir, de la philosophie à l’histoire de la lecture en passant par la neurologie : dans quelle mesure sommes-nous influencés par ce que nous lisons, par la manière dont on lit et les matériaux où s’inscrit cette lecture ? Qu’est-ce qui en nous fait le jeu de cette influence ? Quelles sont ses conséquences, si elle est avérée, du point de vue de la psychologie des usagers du lire numérique, de l’organisation sociale qu’il induit, du rapport aux productions culturelles et au monde qu’il dessine ? A l’heure où se généralise la lecture sur différents écrans (tablette, liseuse, ordinateur, SmartPhone), en particulier chez les jeunes générations3, ces questions théoriques redeviennent aussi vivantes que sensibles.

Pour mieux cerner leurs enjeux, regardons de plus près le raisonnement qui a conduit Nicholas Carr à une hypothèse aussi pessimiste. Dans son article, trois idées fondamentales attirent notre attention.

1. La thèse principale autour de laquelle s’articule la démonstration de l’auteur est une position qu’on pourrait qualifier d’organologique, au sens où l’entend Ars Industrialis4 : les technologies qu’on utilise ont un impact effectif sur notre manière de penser et d’appréhender le monde. On ne peut pas postuler d’indépendance entre, d’une part, le devenir psychique et sociale des sujets et de l’autre, les techniques qui leur servent de médiation dans leurs propriétés et leur spécificité empiriques. Nicholas Carr reprend ainsi à son compte une réflexion médiologique comme celle de McLuhan, qu’il cite dans son article : « Comme le théoricien des médias Marshall McLuhan le faisait remarquer dans les années 60, les média ne sont pas uniquement un canal passif d’information. Ils fournissent les bases de la réflexion, mais ils modèlent également le processus de la pensée. Et il semble que le Net érode ma capacité de concentration et de réflexion »5.

L’argument majeur qu’il mobilise pour asseoir cette thèse est de nature neurologique : c’est la malléabilité « presque à l’infini » de notre cerveau qui explique qu’il ne cesse d’être reconfiguré par les techniques à travers lesquelles il perçoit et interprète le monde qui l’entoure. C’est afin d’illustrer cet argument qu’il évoque, au titre de comparaison, les conséquences humaines du « tic-tac systématique de l’horloge ». Selon l’informaticien du MIT Joseph Weizenbaum, l’utilisation massive d’instruments de chronométrage a fait émerger une conception du monde qui se présente comme « une version appauvrie de l’ancien monde, car [elle] repose sur le rejet de ces expériences directes qui formaient la base de l’ancienne réalité, et la constituaient de fait »6. Et Carr d’ajouter : « en décidant du moment auquel il faut manger, travailler, dormir et se lever, nous avons arrêté d’écouter nos sens et commencé à nous soumettre aux ordres de l’horloge ». Si le chronométrage nous a conduits à penser que notre cerveau opérait « comme une horloge », cette influence selon Carr ne se limite pas à une métaphore. Elle a aussi une force opératoire, à l’œuvre dans une adaptation biologique. L’effet d’une technique est double : orientant la représentation qu’on se fait de nous-mêmes, elle module également notre identité elle-même dans sa réalité ontologique, elle est à la fois image et moteur d’une mutation.

2. Au sein de cette thèse fondamentale, Nicholas Carr développe une application locale. Si toute technique a des effets sur notre esprit, c’est en particulier notre manière de lire, telle qu’elle est fortement affectée par les dispositifs et pratiques numériques, qui présente un impact considérable sur notre manière de penser. En menant ce raisonnement, l’auteur de l’article a sans doute en tête certaines des spécificités les plus manifestes des usages de l’écran par rapport à la lecture « papier » : une lecture connectée et en réseau qui présente son lot de « distractions », une présence accrue de textes courts, dont on ne survole bien souvent que les titres et les résumés, une structuration hypertextuelle du web, qui nous pousse à « bondir » ou « surfer » rapidement d’un texte à un autre au gré d’hyperliens, mais sans approfondir aucun d’eux. Pour lui, donc, ces pratiques d’apparition récente transformeraient notre intelligence à leur image.

Sur quel argument s’appuie Nicholas Carr pour affirmer cette puissance de la lecture, qui serait un levier privilégié de la construction de soi ? C’est d’abord sur l’idée, soutenue par Maryanne Wolf, spécialiste de la lecture à l’Université Tufts, que « nous ne sommes pas seulement ce que nous lisons » : « nous sommes définis par notre façon de lire »7. La neurologue a en effet montré que le fait de lire n’a rien d’inné pour l’individu comme pour l’espèce humaine, et que le « cerveau lecteur » est une construction, tributaire d’un apprentissage au cours duquel il s’outille lui-même pour la lecture. C’est ce qui explique, affirme Carr, que les lecteurs d’idéogrammes « développent un circuit mental pour lire très différent des circuits trouvés parmi ceux qui utilisent un langage écrit employant un alphabet ». D’autre part, la pensée de l’auteur suggère une vision philosophique de la lecture qui fait d’elle un creuset privilégié de la formation de la subjectivité. Ainsi quand nous lisons en profondeur, « dans les espaces de calme ouverts par la lecture soutenue et sans distraction d’un livre […], nous faisons nos propres associations, construisons nos propres inférences et analogies, nourrissons nos propres idées ». La lecture d’un texte d’autrui est une médiation par laquelle on devient soi-même, et les spécificités sensibles de cette médiation ont toutes les chances de moduler la teneur de ce devenir.

3. Enfin, tirant des conclusions de ces hypothèses, Nicholas Carr adresse trois reproches principaux à la lecture numérique et à ses effets sur ce que nous sommes. A) Du fait de la navigation hypertextuelle et des distractions qu’apporte le flot d’informations au lecteur connecté, celle-ci présente un impact négatif sur nos facultés attentionnelles et mémorielles : « notre attention est dispersée et notre concentration devient diffuse ». B) Ceci transforme la « structure » même de notre « personnalité », qui délaisse la complexité et la profondeur interprétative au profit d’une recherche de l’efficacité et de l’instantanéité. Nicholas Carr cite l’auteur dramatique Richard Foreman qui craint de voir périr notre « densité interne », par où chacun « porte en soi-même une version unique et construite personnellement de l’héritage tout entier de l’occident »8, au bénéfice d’une « surcharge d’information » et d’une quête de la disponibilité immédiate qui, finalement, aliènent l’épaisseur de notre subjectivité. C) Cette lecture superficielle fait le jeu de modèles économiques des grandes firmes dominant l’Internet, qui ont tout intérêt à l’entretenir. « La plupart des propriétaires de sites commerciaux ont un enjeu financier à collecter les miettes de données que nous laissons derrière nous lorsque nous voletons de lien en lien : plus il y a de miettes, mieux c’est. Une lecture tranquille ou une réflexion lente et concentrée sont bien les dernières choses que ces compagnies désirent. C’est dans leur intérêt commercial de nous distraire »9. Nicholas Carr se réfère ici à la récolte, destinée à la publicité ciblée, des données que nous laissons au cours d’une lecture active de textes sur le web : évaluation d’ouvrages, annotations, mots-clés, partage sur les réseaux sociaux, qui se trouvent exploitées au profit d’une traçabilité marketing de nos centres d’intérêt. Outre leurs conséquences sur nos facultés cognitives et notre identité personnelle, les nouveaux modes de lecture présenteraient donc des enjeux colossaux en termes économique et politique.

Nous abordons ici l’article de Nicholas Carr comme une question et non une réponse. Les idées et les peurs que formule l’écrivain sont l’occasion de mettre en lumière les interrogations profondes que soulève la situation présente et non de se rallier aux conclusions qu’il leur apporte. Discutable, cet écrit a été discuté et a fait l’effet d’un pavé dans la mare déclenchant la réflexion et le travail de nombreux penseurs à travers une pluralité de disciplines. Des objections diverses lui ont été adressées, ciblant notamment son parti-pris philosophique (faisant preuve selon Alain Giffard d’une sorte de « déterminisme technique »10) et ses conclusions scientifiques (pour Kevin Kelly, ancien rédacteur en chef de Wired, les particularités de la lecture numérique seraient au contraire stimulantes pour le cerveau11). La démarche de Nicholas Carr a également été qualifiée de catastrophiste, pessimiste à l’excès en ce qu’elle condamne ce que les nouveautés technologiques nous font perdre sans mettre en évidence ce qu’elles nous font gagner (une manière de lire davantage sociale et partagée, par exemple, selon Bob Stein12). Enfin, comme si l’on se trouvait dans une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes, certains théoriciens ont pu reprocher à Carr de rester accroché à l’amour nostalgique d’un monde passé sans prendre la mesure du « changement de culture » auquel on assiste, pour reprendre les mots de Clay Shirky. Comme l’ironise ce dernier, « la crainte n’est pas de voir que les gens vont arrêter de lire Guerre et paix, mais qu’ils vont arrêter de faire une génuflexion à l’idée de lire Guerre et paix »13. Bref, Nicholas Carr serait de ceux qui déplorent l’effritement d’un modèle pour analyser celui qui lui succède d’après les critères et les valeurs du passé, à l’aune d’une vision de la noblesse littéraire axiologiquement et sociologiquement située.

Quoi qu’il en soit, avec toutes ses contestations et nuances, la réflexion de N. Carr ne cesse de nous faire réfléchir et de nous interpeler. Elle nous invite à un étonnement original, proprement philosophique : l’idée que cette chose immense qu’est le sujet humain, avec toutes ses émotions, son amour, ses mystères et ses doutes, puisse être en partie suspendue à de simples petites taches d’encre perdues sur une feuille ou un écran, à de la pâte de papier ou des câbles, à une couverture en carton ou des boîtiers en plastique, tout cet outillage de la lecture aux allures si contingentes et fragiles. Il y a quelque chose de mystérieux dans le fait que ce que nous sommes, pensons et imaginons repose en partie sur des techniques matérielles et spirituelles qui portent cette formidable émergence. La démarche de Carr nous rappelle enfin avec force que la lecture nous forme, à tous les niveaux : comme individu, comme citoyen présent ou futur, membre d’une société et d’une culture ; et que si ses modalités évoluent, alors il se pourrait que la lecture numérique nous transforme. C’est de cet étonnement que part notre recherche, non pour lui apporter une réponse figée mais entrevoir l’ampleur d’un champ de questionnement toujours ouvert.

Objet : comment la lecture numérique nous transforme

A bien regarder le raisonnement de Nicholas Carr, on s’aperçoit que les problématiques qu’il soulève sont les héritières de celles que mobilise Platon dans le Phèdre, auquel d’ailleurs il se réfère explicitement. Le maître d’Aristote interprétait les enjeux de la domination de l’écriture sur l’oralité à travers l’idée du pharmakon, que commenteront par la suite Jacques Derrida puis Bernard Stiegler14 : tout en aidant à endiguer certains maux (l’oubli et l’ignorance), elle apporte son lot de poisons nouveaux. Dans la mise en scène narrative que construit Platon, le roi d’Egypte Thamous indique au dieu Theuth, qui lui apporte l’écriture, trois motifs de taille pour condamner cette invention. D’abord, elle produit l’hypomnèse : en plaçant les souvenirs hors de l’intériorité vivante de la mémoire pour les consigner à l’écrit, sur un texte figé et extérieur au logos originel, elle nous dépossède de notre propre capacité mémorielle. Sur ce point, l’art d’écrire passe à côté de son objectif : il ne fait que « conserver » les souvenirs sans « enrichir » la mémoire, et nous rend désormais tributaires et dépendants de cette archive. En second lieu, Theuth croit-il que l’écriture aidera à fortifier la science ? C’est tout le contraire. Loin d’accéder à la vérité par son intermédiaire, on ne se frotte qu’à une apparence qui se fait passer pour telle, et flatte ainsi autant l’illusion que la vanité : « Tu donnes à tes disciples, dit le roi à Theuth, la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants »15. Ce faisant, le fait de communiquer par écrit bouleverse l’intimité et les profondeurs mêmes de notre conscience. « Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, dit encore Thamous, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes, que les hommes chercherons à se ressouvenir ». La médiation par une extériorité technique nous prive de la continuité intérieure, autonome et silencieuse qui est à l’œuvre dans les circuits de formation de notre pensée. Nous ne sommes plus tout à fait les mêmes, selon qu’on ait l’habitude de prononcer des discours ou de déléguer le produit de nos âmes à un outil de rétention externe.

Ce que nous retenons surtout de l’analyse de Platon, en ce qu’elle trouve certains échos dans la critique qu’adresse Nicholas Carr à la lecture sur le web, c’est l’idée qu’un nouveau type de matérialisation du discours n’est pas simplement un changement anecdotique de support : il présente un impact sur ce que nous sommes, sur la façon dont nous communiquons les uns avec les autres, et dont nous sommes en relation avec les œuvres de l’esprit. C’est ce que nous voudrions étudier et approfondir dans ce travail : la mesure et la manière dont la lecture numérique nous transforme, remodelant les outils de construction de notre subjectivité. Et ce, en nous attachant en particulier (mais de manière non exclusive) au cas de la lecture littéraire, qui semble fournir une expression paradigmatique de notre rapport aux textes et à la culture, au patrimoine vivant que les autres nous ont légué à travers les mots.

Il se pourrait donc que l’environnement numérique transforme nos lectures et nous transforme. Mais qui est ce « nous » ? C’est d’abord l’acteur d’une expérience esthétique, le lecteur individuel ou collectif qui part à la rencontre d’une œuvre littéraire à travers de nouveaux dispositifs (les écrans qui s’offrent comme des terminaux de lecture), de nouveaux types de textes (notamment la littérature et de l’art numériques, dont la conception et la diffusion reposent sur l’exploitation des spécificités de ce médium) et de nouveaux usages (navigation hypertextuelle, manipulation d’images, annotation, indexation, participation à l’écriture). C’est également la communauté organisée de tous les lecteurs, c’est-à-dire tous les internautes qui circulent dans et autour des textes et laissent des traces de leurs lectures, formant une société plus ou moins régulée de lecteurs numériques. Ce sont enfin les sujets que nous sommes, les subjectivités qui se forment et se découvrent à travers la lecture et dont l’interface entre lire et écrire est l’un des leviers d’affirmation et de prise de conscience.

Enfin, quelle est notre compréhension de ce qu’est la lecture, pour qu’on puisse la relier aussi intimement à ce que nous sommes, ce que nous pensons et la manière dont on s’interprète soi-même ? Il est possible de pointer trois types de liaisons entre lecture et subjectivité, qui constitueront le socle théorique de notre travail.

1. La lecture comme conscience de soi. Dans Le Temps Retrouvé, le narrateur proustien formule une idée aussi belle qu’intrigante : « Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même »16. Ce paradoxe donne à méditer : en lisant l’écrit de quelqu’un d’autre, un écrit qui nous est totalement extérieur et se présente au premier regard comme lointain et étrange, on ne fait en réalité que se saisir soi-même. Ou, comme le dit Ricœur : « Lecteur, je ne me trouve qu’en me perdant »17. Curieusement, l’expérience esthétique qu’est la lecture d’une œuvre littéraire, doublement éloignée de nous par son caractère fictif et par la personne autre, inconnue, qui l’a écrite, nous permet de lire au-dedans de nous comme si l’on était soi-même un texte dont cette médiation active les secrets accords et harmonies. Comment comprendre cette phrase de Proust, avec toute son épaisseur de mystère ? C’est peut-être qu’en lisant, on découvre un texte toujours incomplet. Plus que n’importe quel type de texte, la littérature a besoin du lecteur pour fonctionner : elle est, comme le note Umberto Eco, un « tissu d’espaces blancs, d’interstices à remplir », un « mécanisme paresseux (ou économique) qui vit sur la plus-value de sens qui y est introduite par le destinataire »18. Par l’activité interprétative que met en branle toute œuvre littéraire, le lecteur insère son propre imaginaire et ses échos intérieurs dans le tissu d’un texte qu’il rencontre non pas tout fait, mais d’abord muet. Un écrit ne signifie rien par lui-même, en soi ce ne serait qu’un ensemble d’arabesques d’encre qui ne veulent rien dire à défaut d’un travail de déchiffrage et d’interprétation qui repose sur des codes linguistiques (le « dictionnaire » d’Umberto Eco), contextuels et intertextuels (son « encyclopédie »19). Le lecteur n’est pas qu’un récepteur passif du texte : il est un acteur indispensable qui prend à sa charge une partie de son effet esthétique. Ce faisant, en mettant du sien là où l’œuvre suggère ou ne dit rien, il s’y voit, il s’y aperçoit. Il se lit lui-même entre les lignes. Lecture et subjectivité sont liées car le livre donne accès à ce qu’on est : c’est un outil de conscience et d’interprétation de soi.

2. La lecture comme technique de soi. Avec l’énoncé du Temps retrouvé, on envisage la lecture comme une médiation interprétative de soi-même. Cela suppose l’existence d’un « sujet » déjà formé avec ses caractéristiques propres et achevées, dont le texte d’autrui tout comme la thérapie par la parole en psychanalyse permet de jeter une lumière sur les ombres. Mais on peut aller plus loin en disant que la lecture n’est pas que l’outil de révélation du sujet, il est aussi celui de son devenir, de son changement et constitue l’un de ses lieux de naissance. Au lieu de postuler une substance qui se découvre elle-même dans son épreuve esthétique, on peut s’imaginer que chaque voie d’accès à soi-même en est en fait une altération, une évolution supplémentaire dans son perpétuel mouvement. En lisant à l’école, on ne fait pas que permettre aux enfants d’opérer un retour réflexif sur soi : on envisage la lecture comme un outil de formation de soi-même, qui aide à se cultiver, à grandir, à dégager d’une pluralité de lectures son propre point de vue sur le monde. Lire n’est pas seulement se discerner entre les lignes : c’est se former et se transformer. On peut rattacher ainsi la lecture à ce que Foucault, dans L’Herméneutique du sujet, appelle des « techniques de soi ». A côté de l’injonction delphique « connais-toi toi-même », qui suppose une transparence de l’esprit à lui-même autorisant sa saisie immédiate comme dans le geste de Descartes, Michel Foucault explore un autre adage socratique moins connu qui parcourut toute l’antiquité : « soucie-toi de toi-même »20. Avec l’idée de souci, il ne s’agit pas de se reconnaître soi-même mais de se travailler et se modifier par un ensemble d’exercices spirituels : la médiation, la mémorisation, l’examen de conscience, mais aussi la liaison entre lecture et écriture que Foucault développe plus amplement dans son analyse de la lettre 84 de Sénèque à Lucilius sur la lecture21. Comme le souligne Judith Revel, la lecture et l’acte d’écriture à laquelle elle donne lieu sont pour Foucault une « matrice de constitution de la subjectivité », qui fait du sujet « le résultat de ses arts de vivre » et le « produit de ses pratiques d’existence »22. En somme, nous avons affaire à un deuxième type de liaison entre lecture et subjectivité : lire incarne une expérience transformatrice qui nous achemine vers une construction de soi-même.

3. La lecture comme ouverture au monde. La lecture constitue donc un regard sur soi-même et une main portée sur notre devenir. Mais elle ne reste pas confinée à ce cercle de solitude : elle est aussi une instanciation de notre rapport aux autres et au monde. Même si elle a la singularité d’une expérience esthétique qu’il faut prendre en compte en tant que telle, la lecture n’est jamais séparée de la vie, elle en est un moment et forme l’une des facettes de notre rencontre de ce qui est autour de nous. Par bien des aspects, la lecture par exemple d’un roman entretient une forte proximité avec notre parcours à travers la vie : non seulement en raison de la mimêsis qui régit l’art poétique défini par Aristote et fait du réel le modèle du drame, mais aussi parce que, comme le souligne Saint-Augustin, le monde est lui-même un vaste livre qu’on déchiffre et interprète. Pour ce dernier, note Alberto Manguel, « l’expérience de la lecture et celle du voyage dans la vie sont le reflet l’une de l’autre », ce dont témoigne « l’interprétation par Augustin de la relation entre la lecture et le trop rapide parcours de la vie »23. La lecture est une métaphore ou plus encore : une métonymie de notre chemin dans l’existence. On découvre un livre déjà-là et tout étranger comme le monde qui nous apparaît à la naissance, on y plonge et vit au rythme de ses péripéties comme à celui des aventures qui jalonnent nos âges ; cantonné au rôle restreint qu’est celui d’un simple individu, on constate, interprète, et peut-être sait-on jamais modifie un peu ce donné extérieur. A travers la manière dont on lit, on fait aussi l’épreuve d’une certaine présence au monde qui structure la façon dont on s’y positionne, s’y ressent, s’y pense et s’y représente. C’est en ce point que peut se nouer une troisième liaison entre la subjectivité et la lecture : celle-ci s’infiltre doucement dans la vie pour en façonner l’expérience.

En tant qu’outil de discernement de soi, que technique de soi et que modalité de notre rapport au monde, la lecture entretient donc une triple relation avec la question du sujet. On s’aperçoit aussitôt que ces trois types de liens sont susceptibles d’être affectés par une mutation technique. Parce que la lecture est étroitement liée au corps qui engage tous ses sens dans la rencontre du texte (les yeux qui parcourent des signes, l’ouïe capable d’y reconnaître la sonorité des mots, le toucher, l’odorat), un corps lui-même pris dans une posture et un environnement spécifique, un changement dans la matérialité même de la lecture pourrait se répercuter sur ce que cette activité insuffle à l’esprit du lecteur. Ainsi, si l’ouvrage de l’écrivain n’est plus l’« instrument optique » dont parle Proust mais un instrument numérique, si en voulant se discerner lui-même le lecteur n’endosse plus la lentille du livre imprimé mais celle de l’écran, il se pourrait bien que ce qu’il y aperçoit diffère. De même, si le sujet n’est rien en lui-même et n’est pour Foucault que l’œuvre de ses pratiques d’existence, une transformation propre à ces techniques de soi pourrait influencer le cours de son devenir. Et si notre rapport au monde n’est plus mis en scène par le voyage dans un livre qui lui sert de modèle et de reflet, mais par des textes différents, jamais achevés, toujours ouverts, hypertextuels et délinéarisés, alors peut-être que nos grilles d’interprétation de l’expérience vécue s’en trouvent elles aussi bouleversées. Notre interrogation naît de ce point de départ : un nœud étrange semble lier le destin du sujet humain, de la lecture et des techniques de cette lecture, qu’il s’agit d’éclaircir dans le contexte qui est le nôtre.

Approche : une philosophie de terrain

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il nous reste quelques mots à dire sur notre approche, sur le cadre de cette recherche et l’itinéraire qu’on empruntera.
Nous concevons notre travail comme une philosophie de terrain. Cette expression traduira une volonté d’articuler étroitement une investigation empirique de notre objet (la lecture, en particulier littéraire, à l’heure du numérique) avec une réflexion théorique. Elle se reflète également par un cadre de travail particulier, celui d’une thèse CIFRE (Conventions Industrielles de Formation par la Recherche24), qui associe le doctorant à un laboratoire de recherche et à une entreprise ou une association directement liée à son sujet de travail. Ce cadre fécond, qui permet de ne jamais dissocier une analyse conceptuelle des cas et situations concrètes sur lesquels elle repose, semble le plus pertinent pour notre démarche dont l’objet est moins une idéalité qu’une réalité sensible qui s’observe dans la vie de tous les jours, et dont il s’agit, à partir de là, de tirer du sens. Nous allons brièvement présenter quels sont ici nos terrains, avant d’expliquer la manière dont on entend les intégrer au sein d’une approche philosophique.

Comment approcher ce qu’est et ce que fait la lecture, ce processus si éclaté, intime et silencieux qu’il en paraît presque insaisissable ? A défaut d’une observation directe de cet objet fluctuant et hétéroclite, qui de plus nous est contemporain, nous pouvons avoir recours à l’exploration d’indices et de traces qui nous mettront sur sa piste. A l’époque du numérique, ces indices sont de trois sortes. Autour du point aveugle qu’incarnent les notions de « pratiques lectrices » et de « lecture numérique », convergent des sources observables que sont les nouvelles formes de la textualité (textes hybrides, multimédias, hypertextes, œuvres électroniques), les espaces de lecture nouveaux qui foisonnent à l’époque du web (bibliothèques et libraires virtuelles, réseaux de lecture), et les dispositifs qui permettent aux lecteurs de s’exprimer au sujet de ce qu’ils lisent (plateformes d’annotation, de critique collaborative et de commentaire, forums, blogs littéraires et fan-fictions). Il serait vain d’espérer avoir un tableau complet de ces indices et pratiques, qui sont de surcroît évolutives au cours du temps, avec la quantité d’acteurs entrants et sortants qui remodèlent chaque année les contours du lire numérique. Sans viser l’exhaustivité, nous pouvons cependant chercher une certaine représentativité de nos cas de terrain, qui passe par le choix d’un nombre limité mais varié d’expressions de la lecture contemporaine. Pour délimiter notre corpus, nos deux objectifs sont donc de sélectionner des terrains qui soient hétérogènes, autorisant une saisie des facettes plurielles de notre objet, et qui soient librement accessibles, permettant d’y revenir à loisir et à notre lecteur d’en faire lui-même l’expérience. Suivant ces deux critères, nous pouvons circonscrire notre champ d’investigations sensibles autour des acteurs engagés dans la lecture numérique qui nous ont accompagnés au long de cette recherche : l’IRI et le NT2.

C’est dans le cadre CIFRE que nous avons la chance d’être associé aux travaux de l’IRI (Institut de Recherche et d’Innovation, Paris), une association créée au sein du Centre Pompidou et qui interroge les mutations culturelles et scientifiques liées au numérique tout en participant activement à leur développement. Fondé par le philosophe Bernard Stiegler, l’Institut mêle en effet une réflexion théorique sur les nouvelles pratiques des amateurs à l’heure du web, et un travail d’ingénierie qui élabore des plateformes permettant d’outiller les lecteurs et spectateurs de productions de l’esprit. Ses recherches se cristallisent sur deux questions centrales. 1) Les « digital studies », soit la manière dont les nouvelles technologies bouleversent non seulement les méthodes et les instruments mais aussi les objets mêmes de la recherche scientifique, à travers une éclosion d’un nouvel épistémè. 2) Les études de l’amateur, c’est-à-dire les renouvellements de la relation entre l’œuvre et son public qui peuvent éclore à l’heure des dispositifs d’appropriation et de critique offerts par le web. L’IRI appréhende ces deux questionnements grâce à une méthodologie hybride, alliant recherche philosophique et recherche technologique dans un va-et-vient constant entre théorisation et prototypage.

De notre participation aux projets de l’IRI, nous retenons plusieurs éléments cruciaux. D’abord le parti-pris de ne jamais séparer une enquête intellectuelle de ses enjeux et répercussions pratiques : ce pari d’une recherche-action interdisciplinaire fournit à notre travail une inspiration épistémologique instructive et précieuse. En second lieu, les réalisations ingénieriques de l’IRI sont intimement liées aux objets que nous cherchons, et offrent un terrain d’observation et d’expérimentation fructueux et librement disponible sur Internet. En effet, dans le but d’approfondir la relation entre lecture et écriture en outillant les amateurs d’œuvres culturelles, l’Institut a élaboré des plateformes numériques dédiées à l’annotation contributive de vidéos (Lignes de Temps25) et à la constitution de cartes mentales à partir d’un texte ou d’un discours (Renkan26). Il contribue également au développement d’un logiciel de lecture et écriture collaborative (Co-ment27 de Philippe Aigrain et la société SoPinSpace), et est aussi associé à un projet artistique : Anarchy.fr, fiction transmédia participative créée en 2014 par France 4 et les Nouvelles Ecritures de France Télévision28. Nous aurons l’occasion par la suite de présenter plus précisément ces initiatives. Elles apportent en tout cas de riches ressources pour nos recherches : sous forme de logiciels open-source, elles représentent un panel varié des usages numériques de la lecture, aussi bien au niveau de leur nature (œuvre, espace ou dispositif), des médias concernés (vidéos ou texte) que du type d’intervention lectoriale qu’elles suscitent (création à part entière ou annotation d’un texte existant). Nous avons pour notre part pu découvrir ces projets, prendre connaissance de leurs caractéristiques, mais aussi les mettre en pratique, les utiliser et annoter des textes à plusieurs pour en faire directement l’expérience.

Outre l’IRI, notre enquête de terrain a été complétée par un stage de recherche que nous avons eu la chance de faire au laboratoire NT2 Nouvelles Technologies Nouvelles Textualités »)29, basé à Montréal. L’équipe, constituée par Bertrand Gervais en 2005, se consacre à l’étude des œuvres d’art et de littérature hypermédiatiques dans une perspective de recherche-création. Elle a notamment constitué un vaste Répertoire de ces œuvres nativement numériques, qui archive plus de 4000 d’entre elles au travers de fiches réalisées par les assistants de recherche, qui les décrivent, les critiquent, les analysent et en font ressortir des tendances artistiques et théoriques. Ce répertoire, dont la réalisation suit elle-même un processus de travail contributif, est destiné au plus large public dans l’objectif de faire mieux connaître ces œuvres, qui sont souvent assez peu médiatisées : il est donc dans son intégralité librement accessible et consultable. L’expérience très enrichissante que nous avons effectuée au sein de l’équipe nous a apporté à son tour plusieurs aides essentielles. Elle nous a permis de nous familiariser avec une diversité d’œuvres numériques, mais aussi avec certains outils de leur critique et de leur théorisation que le Répertoire fait émerger. Enfin, elle nous a aussi donné l’occasion de faire l’expérience directe d’une facette de notre objet, en nous impliquant dans la rédaction de fiches du Répertoire qui mobilisent notre propre interprétation en tant que lecteur numérique. Ce sont ces dispositifs et les pratiques qu’ils éveillent, joints à ceux de l’IRI et quelques autres cas complémentaires, qui formeront la base de notre terrain.

Comment, à présent, pouvons-nous faire dialoguer ces sources observables avec les ressources théoriques qui nous permettront de les penser ? Nous croyons qu’une approche philosophique, en association avec plusieurs disciplines qui étudient les effets de la lecture, est une voie nécessaire et pertinente pour aborder les questions qui nous concernent. Si la neurologie viserait à comprendre les conséquences de la lecture numérique sur l’organisation cérébrale, la psychologie sur nos capacités mémorielles et attentionnelles notamment, la théorie littéraire sur le rôle du lecteur dans le texte et la sociologie sur la répartition sociale des usages émergents, nous voulons interroger ses enjeux quant à l’interprétation qu’on se fait de soi-même et du monde, au devenir de la construction de notre subjectivité par la lecture. Nous cherchons précisément à explorer ce lien entre lecture de textes et lecture de soi. Un tel objectif fait appel principalement à trois champs philosophiques : l’esthétique, l’herméneutique et la pensée de la technique. C’est au point de rencontre entre ces trois champs de questionnement (le contact d’un sujet avec une œuvre d’art, la construction d’une interprétation, le rôle d’une évolution matérielle sur l’une et sur l’autre) que nous voulons situer ce travail. Celui-ci n’évolue donc pas autour d’un corpus théorique délimité à l’avance (un ou plusieurs auteurs), mais mobilisera une multiplicité d’outils conceptuels et bibliographiques susceptibles d’éclairer les cas concrets que nous allons découvrir.

Il ne nous semble pas que l’idée d’une philosophie de terrain soit en elle-même contradictoire. Même si la réalité sensible de nos objets est peut-être particulièrement manifeste dans notre cas, puisque ceux-ci sont pluriels, évolutifs, et que leur caractère contemporain nous prive de toute garantie d’objectivité par la distance historique, on a lieu de croire que toute philosophie s’ancre nécessairement dans le réel. Celui-ci forme le lieu de naissance de sa démarche, un étonnement radical qui nous laisse d’abord sans voix, et nous pousse à questionner par les instruments de la pensée ce qui dans notre expérience et celle des hommes apparaît au premier regard étrange et insaisissable. Le monde empirique est aussi une ressource capitale de travail pour l’enquête du philosophe, quand bien même ce qu’il interroge paraît conceptuel et abstrait : c’est en lui qu’il puise un panel d’exemples et d’instances à examiner à partir desquels il pourra mener son effort de compréhension. Il incarne enfin l’horizon ultime vers lequel tendent ses recherches, l’espace vécu d’abord énigmatique auquel il pourra revenir en dernier ressort, désormais muni d’un nouveau regard. Ainsi, un philosophe qui explore un concept « abstrait » comme par exemple celui de la liberté, a-t-il sans doute connu pour une raison ou pour une autre une circonstance qui met cette notion peut-être vague au contact de sa peau, nourrissant son désir de le comprendre : un témoignage, un cas d’histoire ou d’actualité, ou même une sensation de liberté qu’il a lui-même vécue ne serait-ce qu’une seule fois, une sensation courte et fugace de liberté qui le plonge dans ce vaste questionnement. Lorsqu’il mène sa réflexion, c’est aussi ce tissu du réel qu’il convoque en cherchant des cas et des situations concrètes où la question de la liberté peut apparaître : au tribunal quand il s’agit de juger tel ou tel coupable, au moment de prendre une décision et de choisir entre deux branches de telle alternative, dans un dilemme cornélien ou celui de l’âne de Buridan. Et c’est à lui aussi qu’il revient finalement afin pour éclairer, fort de ce que lui a appris son travail de conceptualisation à partir de ces occurrences de son objet, dans l’espoir de donner un peu de sens aux bizarreries qui nous échappent. Au final, notre approche est tout-à-fait semblable à cet aller-retour naturel que la philosophie opère entre théorie et pratique. Il s’agit simplement d’en adapter la méthode à la spécificité de notre sujet.

Ainsi, de même que celui qui enquête sur la liberté va examiner certaines instanciations de cette dernière, nous considèrerons nos cas de terrain comme un échantillon de travail, un échantillon au sens où l’entend Goodman30 : soit un nombre restreint d’expressions d’un objet qui en exemplifient les propriétés d’ensemble. Au sein de cet échantillon, chaque étude de cas constituera un indice sur lequel nous réfléchirons au moyen des outils que nous prodiguent des ressources conceptuelles et bibliographiques. De nos terrains, nous chercherons la valeur heuristique, c’est en ceci qu’ils ne sont pas de simples exemples : ils ne viennent pas en renfort de la théorie afin de l’illustrer, mais nous attendons d’eux qu’ils nous apprennent positivement quelque chose. Et de nos outils théoriques, nous chercherons la valeur herméneutique  : ce en quoi ils nous aident à interpréter l’ensemble de ces données sensibles. C’est donc en observant des indices heuristiques au prisme d’outils herméneutiques que nous espérons articuler ces deux dimensions constitutives de notre travail.

Précisons que par conséquent, nous aborderons chaque élément de notre corpus moins comme un exemple que comme une authentique expérience, ce qui explique que nous les analyserons, dans une large mesure, en « première personne ». Puisqu’il s’agit de questionner chacun d’entre eux en tant qu’épreuve de la subjectivité, c’est ce « soi-même » à l’horizon de toute notre réflexion que nous engagerons dans ces lectures, cherchant précisément la formation et la transformation qu’elles opèrent. Le « je » et le « nous » qui guideront notre rencontre des nouvelles textualités et dispositifs revêtent donc un double statut méthodologique. Ils incarnent à la fois le regard de l’expérimentateur qui tente d’être objectif et descriptif face aux faits qu’il instruit ; et le point de vue d’une subjectivité singulière, point d’ancrage et résultante de ces lectures qui la font devenir, qui attend de se confronter à celle d’autres sujets-lecteurs qui se lisent différemment dans l’expérience des mêmes œuvres. C’est bien dans l’objectif d’assurer une cohérence entre notre objet – le sujet-lecteur, bien plus que l’opération lectrice – et notre méthode d’examen du corpus, que nous choisissons d’approcher celui-ci selon un regard phénoménologique, tâchant de mettre au jour la co-construction d’un sujet et d’un texte dans l’expérience du texte, telle qu’elle est réitérable mais jamais reproductible.

Notre parcours à travers ces questions se déroulera en trois temps, suivant la triple acception du sujet qu’on a posée en deuxième partie de cette introduction. S’il s’agit de savoir si et comment les pratiques numériques de la lecture transforment notre être et les voies de formation de notre subjectivité, nous pouvons interroger successivement trois de ses expressions directement liées à la lecture : le « soi-même » en tant que sujet esthétique, sujet social et sujet herméneutique. Il convient alors d’engager trois jeux de questions qui structureront notre cheminement.

1. Sujet esthétique. Dans quelle mesure et en quoi une évolution technique (le numérique dans sa matérialité propre et ses dispositifs textuels) peut-elle influencer un processus esthétique (la lecture littéraire) ? Qu’est-ce qui dans les transformations actuelles est vraiment imputable aux technologies numériques et à leur utilisation ? Notre subjectivité en tant que lecteur de littérature est-elle vraiment altérée si nous lisons un même texte sur papier ou à l’écran ? Y a-t-il lieu de croire que l’idée même d’expérience esthétique est bouleversée en profondeur par cette série d’évolutions empiriques ?

2. Sujet social. Le lecteur se définit aussi comme un personnage social gravitant dans un champ de force construit au sein de la page et qui inclut l’auteur, le critique et l’éditeur parmi d’autres acteurs, chacun exerçant un rôle plus ou moins stabilisé durant les dernières décennies de l’imprimé. Dans quelle mesure et comment le nouvel ordre relationnel qu’instaurent les pratiques numériques altère cette configuration ? Si les lecteurs laissent une multiplicité de traces de leurs lectures sur le web, comment penser ces traces, les hiérarchiser, leur accorder un crédit ou une légitimité, par quelles valeurs ou critères examiner cet océan d’écrits ? A travers la redéfinition de notre place à tous en tant que lecteurs, est-ce, par métonymie, une transformation de notre situation en tant que sujet d’une société qui est en train d’advenir ?

3. Sujet herméneutique et existentiel. Notre interprétation de nous-mêmes s’est longtemps construite sur le modèle du livre-codex et du type de lecture littéraire qu’il suscite. Une relation mimétique qui peut se concevoir en deux sens lie intimement l’appréhension du roman avec celle de la vie. Que se passe-t-il si dès lors le livre n’est plus un « livre » ? Comment les nouvelles formes de textualités et les lectures qu’elles engendrent redessinent-elles les circuits de la lecture de soi, de notre expérience et de l’unité de notre vie ? En somme, pour emprunter les termes de Ricœur, quelles nouvelles relations peut-on tracer entre « identité narrative » et « identité personnelle »31 ?

Ces questions seront quelques-unes des pistes qui nous permettront d’avancer dans une même énigme : l’effet des lectures numériques sur les sujets qui l’exercent, afin d’éclairer les enjeux du débat lancé par Nicholas Carr. Mais commençons, tout d’abord, par explorer les liens entre la technologie numérique et la lecture littéraire.


1 CARR, N., « Est-ce que Google nous rend idiot ? », traduit par Penguin, Olivier et Don Rico, publié sur le site du Monde, 2009, [en ligne] http://www.lemonde.fr/technologies/article/2009/06/05/est-ce-que-google-nous-rend-idiot_1203030_651865.html (consulté le 19 novembre 2015).

2 CARR, N., ibid.

3 D’après une étude réalisée par le National Literacy Trust, 52% des jeunes de 8-16 ans préfèrent lire sur écran contre 32% sur imprimé. Source : https://www.actualitte.com/article/lecture-numerique/les-jeunes-preferent-lire-sur-un-ecran-que-sur-papier/41332 (consulté le 19 novembre 2015).

4 « L’organologie générale désigne une méthode tentant de saisir conjointement, au cours de l’histoire de l’humanité, les organes physiologiques, les organes artificiels et les organisations sociales. L’organologie générale décrire une relation à trois classes (physiologiques, techniques et sociaux). Un organe physiologique (y compris le cerveau, siège de l’appareil psychique) n’évolue pas indépendamment des organes techniques et sociaux ». Sur le site d’Ars Industrialis, « association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit » dirigée par le philosophe Bernard Stiegler, [en ligne] http://www.arsindustrialis.org/vocabulaire-ars-industrialis/organologie-g%C3%A9n%C3%A9rale (consulté le 19 novembre 2015).

5 MCLUHAN, M., cité par CARR, N., op. cit.

6 WEIZENBAUM, J., « Le pouvoir de l’ordinateur et la raison humaine : du jugement au calcul », 1976, cité par Nicholas Carr, op. cit.

7 WOLF, M., Proust and the Squid : The Story and Science of the Reading Brain, Harper Perennial, 2008, cité par CARR, N., op. cit.

8 FOREMAN, R., cité par CARR, N., op. cit.

9 CARR, N., op. cit.

10 GIFFARD, A., « Critique de la lecture numérique. The shallows de Nicholas Carr », Bulletin des bibliothèques de France [en ligne], n°5, 2011, http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2011-05-0071-013 (consulté le 20 novembre 2015).

11 KELLY, K., « Will We Let Google Make Us Smarter ? », The Technium [en ligne], 2008, http://www.kk.org/thetechnium/archives/2008/06/will_we_let_goo.php (consulté le 20 novembre 2015).

12 Bob Stein (fondateur de l’Institute for the Future of the Book) d’après GUILLAUD, H., « Le papier contre l’électronique. Vers de nouvelles manières de lire », 2009, [en ligne] http://www.internetactu.net/2009/03/31/le-papier-contre-l%E2%80%99electronique-34-vers-de-nouvelles-manieres-de-lire/ (consulté le 20 novembre 2015).

13 Clay Shirky, cité par GUILLAUD, H., ibid.

14 DERRIDA, J., « La Pharmacie de Platon », in La Dissémination, Seuil, Paris, 1972. Sur le concept de pharmacologie chez B. Stiegler, voir le site d’Ars Industrialis : « Tout objet technique est pharmacologique : il est à la fois poison et remède… », [en ligne] http://arsindustrialis.org/pharmakon (consulté le 20 novembre 2015).

15 PLATON, Le Phèdre, traduction Mario Meunier, édition électronique sur Wikisource, [en ligne] https://fr.wikisource.org/wiki/Ph%C3%A8dre_(Platon,_trad._Meunier) (consulté le 20 novembre 2015).

16 PROUST, M., Le Temps retrouvé, Garnier Flammarion, Paris, 2011.

17 RICŒUR, P., « Se comprendre devant l’œuvre », Du texte à l’action. Essais d’herméneutique II, Points Essais, Paris, 1998.

18 ECO, U., Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes littéraires, trad. Myriem Bouzaher, Grasset, Paris, 1979.

19 ECO, U., ibid.

20 FOUCAULT, M., Herméneutique du sujet, cours au Collège de France, première leçon, texte disponible sur le site des archives Michel Foucault, [en ligne] http://michel-foucault-archives.org/?Cours-au-College-de-France-L (consulté le 24 novembre 2015).

21 FOUCAULT, M., « L’écriture de soi » in Corps écrit n°5, 1983, repris dans Dits et écrits II, Gallimard, 2001.

22 REVEL, J., « La lecture comme scandale », séminaire de recherche sur la lecture animé à l’Université Paris-Ouest Nanterre par Judith Revel et Michèle Cohen-Halimi. Première séance, mardi 20 octobre 2015.

23 MANGUEL, A., Le Voyageur et la tour. Le lecteur comme métaphore, traduit par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2013.

24 Plus de précisions sur le dispositif CIFRE, régi par l’Association Nationale de la Recherche et des Technologies, se trouvent à cette adresse : http://www.anrt.asso.fr/fr/espace_cifre/accueil.jsp#.Vp0mrSrhDIU.

25 Une description de cet outil, ainsi qu’un lien pour le télécharger, sont disponibles ici : http://www.iri.centrepompidou.fr/outils/lignes-de-temps/.

26 La plateforme se trouve à cette adresse : http://renkan.iri-research.org/renkan/ (consulté le 16 janvier 2016).

27 Il est possible d’essayer le service d’annotation de texte et d’écriture collaborative Co-ment en accédant à ce lien : http://www.co-ment.com/fr/.

29 Site du Laboratoire de recherche sur les œuvres hypermédiatiques NT2 : http://nt2.uqam.ca/.

30 La théorie de l’échantillon comme exemplification de certaines propriétés est développée en particulier dans Manières de faire des mondes, trad. Marie-Dominique Popelard, Gallimard, 2006 et dans Languages of art, Hackett Publishing Company, 1976.

31 RICŒUR, P., Soi-même comme un autre, cinquième et sixième études, Seuil, Paris, 1990.