Texte original paru dans : Médias et pouvoir. Aspects du politique contemporain, sous la direction de C. Constantopoulou et publié aux Editions L’Harmattan, en mars 2015. Réédition en accès ouvert dans les Cahiers Costech proposée par l’auteur. ISBN : 978-2-343-05699-9 • 1 mars 2015 • 202 pages - Présentation et vente de l’ouvrage : http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=46026

Auteur(s)

Hélène Bourdeloie est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris 13 – Sorbonne Paris Cité, chercheure au LabSIC-Labex ICCA. Ses travaux de recherche portent sur les usages des techniques numériques de l’information et de la communication et les pratiques culturelles et interrogent notamment les rapports sociaux de genre et de classe sociale.

Prenant appui sur un projet de recherche1 dédié à la question de la reconfiguration de l’identité de genre à l’ère du numérique, nous montrons, d’après une enquête de terrain, que les usages des technologies de l’information et de la communication (TIC) par les seniors français de plus de 60 ans sont fortement corrélés à l’âge, au genre2 et à la classe, catégories sociales ici appréhendées comme des rapports de pouvoir permettant de comprendre les discriminations d’usages des TIC tout comme les relations entretenues avec ces dernières. Doit-on pour autant considérer que l’agrégat de ces catégories engendre un cumul des formes d’oppression ou d’handicaps (p. ex. être une femme immigrée, âgée, issue d’un milieu social défavorisé) et conduit à un état de servitude ? Si l’on se fonde sur une sociologie de la domination comme celle de P. Bourdieu (1979) qui s’est attachée à décrire les mécanismes de pouvoir au principe de la division sociale, on répondra par l’affirmative. Pourtant, cette sociologie conduit à une forme de déterminisme3 et de reproduction des inégalités, d’autant plus que les dominés croient dans la légitimité de la domination des dominants qui bénéficient du consentement des dominés4. Au-delà, cette sociologie est peu encline à penser les pratiques à des échelles individuelles, comme le fait de faire usage des TIC à des fins d’émancipation, ou d’apprécier les capacités créatives des individus et leurs potentialités expressivistes (Allard, 2007) que le numérique permet tout particulièrement d’actualiser. Ainsi montrerons-nous qu’une analyse intersectionnelle5 semble plus appropriée car elle offre l’intérêt d’entrecroiser l’âge, le sexe et la classe pour faire cas certes des rapports de pouvoir qui traversent ces catégories d’analyse, mais surtout des différentes configurations qu’engendre leur conjonction. Loin de s’additionner de façon arithmétique et ne donnant pas lieu ipso facto à une domination plurielle, âge, genre et classe constituent des axes de pouvoir plus ou moins importants selon les formes de combinaison (Crenshaw, 1989). Adopter une approche intersectionnelle permet dès lors de faire cas des formes combinées de domination (Crenshaw, 1989), qui constituent autant de configurations de pouvoir spécifiques et de possibilités de résistance. Les relations de pouvoir sont en effet complexes (Crenshaw, 2005) : les rapports sociaux peuvent se déplacer et ne sont pas figés une fois pour toutes. D’où l’intérêt de s’appuyer sur le concept de « rapport social » qui prend acte des contraintes sociales des individus, mais aussi des marges de liberté et d’action leur permettant de déplacer les rapports sociaux (Pfefferkorn, 2012, p. 122). On échappe ainsi non seulement à une logique déterministe qui ferait primer le social sur la technique ou l’inverse, mais aussi à une approche immobiliste qui considèrerait que les rapports sociaux se reproduisent indéfiniment.

Terrain et précisions méthodologiques

Deux terrains ont été investigués : de juin 2012 à février 2013, nous avons conduit 21 entretiens individuels (14 femmes et 7 hommes) auprès de parisiens de plus de 60 ans, pour la plupart retraités, et participé à 16 séances de formation à l’informatique et à l’internet dans 2 arrondissements parisiens, dispensées par une association (E-Seniors : http://www.e-seniors.asso.fr/) qui, ciblant les seniors, a pour objectif de lutter contre la fracture numérique. Le public de l’association est socialement plutôt hétérogène mais dominé par la gent féminine (9 femmes et 3 hommes ont suivi la formation). Si le public féminin a toujours été prédominant dans cette formation, le formateur a néanmoins observé, depuis l’essor de l’internet et des TIC, une évolution sensible des femmes, correspondant à l’émergence du web et à l’évolution de l’outil informatique (aujourd’hui 4/5e des personnes formées sont des femmes selon la directrice de l’association). La structure sociale du public a aussi changé puisqu’initialement composée de personnes socialement plutôt privilégiées, elle comprend désormais de plus en plus de seniors aux revenus modestes et d’origine immigrée.

Seniors, TIC et rapports sociaux d’âge, de genre et de classe

On a pendant longtemps considéré que les seniors étaient exclus des TIC (Millward, 2003) parce qu’ils étaient moins équipés que les autres catégories de population et moins familiarisés du fait qu’ils n’avaient pas été immergés dans le monde du numérique. Ce contexte a néanmoins changé. Cette population est en effet de plus en plus équipée et connectée (Zickuhr & Madden, 2012 ; Crédoc, 2013 ; Smith, 2014). En France par exemple, chez les + de 60 ans, le taux d’équipement en ordinateur connecté à domicile est de 75 % (39 % chez les + de 70 ans), contre 81 % au niveau national et 98 % chez les 12-17 ans (Crédoc, 2013). Malgré cette progression, les catégories les plus âgées sont le moins connectées. Ainsi les deux tiers des non-internautes ont 60 ans et plus (quasiment la moitié d’entre eux sont âgés de 70 ans ou plus), sont peu diplômés et disposent généralement de revenus inférieurs au reste de la population. À titre de comparaison, les données de 2013 concernant la population américaine des seniors produites par le Pew Research Center abondent dans le même sens puisque 59 % des seniors de 65 et plus sont connectés à l’internet, contre 86 % pour le reste de la population (Smith, 2014). Que ce soit en France ou aux États-Unis par exemple (Zickuhr & Smith, 2012), force est de constater qu’en plus de l’âge, le niveau d’instruction reste déterminant, tant sur un plan de l’équipement que sur celui des usages. Enfin, le dernier facteur signifiant est ici le sexe, mais pas tant sur un plan de l’accès – en France, 83 % des hommes disposent d’une connexion internet à domicile contre 80 % des femmes (Crédoc, 2013) –, que sur un plan des usages. L’âge, le sexe et la classe sociale constituent donc des facteurs déterminants mais pas tant lorsqu’ils sont pris isolément que lorsqu’ils s’enchevêtrent et donnent lieu à des configurations différentes selon les formes de combinaison. La classe constitue néanmoins un puissant facteur explicatif. En réalité, plus que des facteurs produisant des différences objectives, l’âge, le sexe et la classe sociale constituent des catégories d’analyse à envisager comme des rapports sociaux, c’est-à-dire des rapports de pouvoir. Penser ainsi le genre plutôt que comme l’effet d’une différence entre deux sexes, c’est prendre acte des rapports d’autorité entre les sexes. C’est comprendre que les normes qui président à chaque sexe sont socialement construites sur la base d’une dichotomie entre deux « classes » de sexe (Scott, 1986), selon un principe de hiérarchisation des domaines du masculin et du féminin qui accorde souvent au premier le privilège des valeurs dominantes. Idem pour l’âge : l’appréhender comme un rapport social, c’est mettre l’accent sur les rapports de domination qui se jouent entre les classes d’âge et sur la violence symbolique que subissent parfois les personnes âgées du fait de la stratification par âge, institutionnalisée, des trajectoires de vie et du peu d’intérêt dont elles font l’objet dans la recherche en sciences humaines et sociales (Paul & Stegbauer, 2005). Les normes de l’âge s’immiscent de multiples façons dans la vie quotidienne des individus (Caradec, 2012) : les médias ciblent des catégories d’âge, les organismes établissent des cartes d’abonnement ou de réduction selon l’âge, les manières de se vêtir et de comporter en société doivent « coller » avec son âge, etc. Enfin, la classe sociale reste un facteur important puisqu’on observe des disparités d’usages selon le niveau d’éducation et le degré de capital culturel possédé (Van Dijk, 2008). Elle est aussi à considérer comme un rapport social en ce sens que la position que les individus occupent dans l’espace social traduit un rapport de pouvoir.

L’âge : un facteur clivant dans le rapport aux TIC

Du fait de leur appartenance générationnelle, les seniors ne s’équipent que rarement en TIC de manière spontanée ; ils sont souvent influencés par leurs enfants ou par leur contexte professionnel de fin de carrière. Leurs usages sont très ancrés dans la variable génération et répondent à plusieurs logiques : identitaire – les usages ont partie liée avec l’image que l’on a de soi et que l’on souhaite véhiculer –, sociale – il s’agit d’être reconnu socialement et de se sentir intégré dans la société – relationnelle – il est question de communiquer avec les proches et d’entretenir les liens intergénérationnels et enfin utilitaire… (Crédoc, 2013). Pour les seniors les TIC n’en suscitent pas moins des réticences (Le Douarin & Caradec, 2009) qui se traduisent notamment par des discours contradictoires qui accompagnent leurs usages : elles exercent une certaine fascination auprès des personnes âgées tout en les dépassent tout à la fois du fait de leur manque de compétences opérationnelles, théoriques et techniques (Millward, 2003). Les seniors semblent parfois tiraillés entre un discours optimiste – l’usage des TIC comme divertissement et moyen de communication contemporain incontournable – et un discours réfractaire, notamment vis-à-vis de dispositifs expressifs comme les blogues ou les réseaux socionumériques (RSN). Usages, compétences techniques et valeurs sont du reste les axes qui traduisent un conflit générationnel avec la jeunesse puisque bien que les sexagénaires et plus semblent combler de plus en plus le fossé qui les sépare des jeunes générations (Paul & Stegbauer, 2005), ils accuseront toujours un retard du fait de l’immersion des plus jeunes dans la « culture numérique ». Les valeurs, individualistes, commerciales et voyeuristes… qui accompagnent les technologies numériques sont souvent dénoncées par les seniors. Ainsi un des enquêtés raille-t-il les jeunes générations communiquant constamment par écran interposé ; tel autre dénonce le règne de l’exhibition présent sur les réseaux socionumériques… Ainsi le facteur générationnel se révèle-t-il source de tensions : les seniors témoignent de la volonté de s’approprier à leur guise les technologies numériques mais rencontrent des obstacles permanents du fait de leur évolution technique. Ils ont le désir d’être à la page en se créant des comptes de RSN tout en déclarant se livrer à des usages conformes à leurs valeurs. Tout laisse donc à penser que l’âge assigne des usages ; la plupart des enquêtés s’en remettant à leur âge pour légitimer leurs pratiques (Bourdeloie & Boucher-Petrovic, 2014). Ainsi, veuf de 68 ans, un ancien policier est venu se former aux TIC bien qu’elles l’intéressent peu – il a suivi sa compagne en vue de lui faire plaisir – se disant « vieux jeu  » et « dépassé  ». Autre exemple celui d’une retraitée enseignante en lettres, âgée de 78 ans, qui évoque « des trucs qui ne sont pas de (son) âge  » en parlant de commentaires sur Facebook. D’autres enquêtés contestent néanmoins ce processus d’« étiquetage ». Déclinant l’entretien par courriel, une femme de 66 ans (séparée, retraitée dentiste) fait part de son refus d’être rattachée à une classe d’âge : « je suis réticente à l’idée d’un entretien dont j’ignore le contenu sauf qu’il s’adresse aux seniors pour enquêter sur le mode de vie de cette tranche d’âge, car je déteste les catégories et ce type de classement. Je ne m’y ‘sens’ pas tout à fait dedans même si mon âge le dicte  » ; et d’autres déplorent que leurs usages soient catalogués selon des critères marketing. Loin de constituer un critère neutre ou une simple donnée biologique de par la normativité dont il est empreint, le rapport à l’âge fait bien l’objet de luttes de classement (Bourdieu, 1984).

TIC et rapports sociaux de genre

Les femmes ont pendant longtemps été réticentes à l’usage de l’informatique. Non seulement des travaux ont montré que les ordinateurs étaient imprégnés du sceau de la domination masculine (Turkle, 1986) mais aussi que, culturellement, les femmes n’étaient pas socialisées dans un univers les prédisposant à se livrer à des pratiques informatiques. Dans les représentations sociales, celles-ci sont en effet associées à un univers masculin et impliquent l’idée que les hommes sont, ipso facto, supposés détenir plus de compétences techniques (Hargittai & Shafer, 2006) ou que leur comportement doit se conformer à ces représentations stéréotypées (Peterson, 2010). Toutefois, avec l’essor du numérique et du web, les ordinateurs s’apparentent à des outils de communication (Jouët, 2011) et à des médias. C’est pourquoi les TIC se sont massifiées et ont fait l’objet d’une large appropriation par les femmes, tant en France qu’à l’international (Comscore, 2010 ; Crédoc, 2013). Pour autant, l’histoire des techniques montre que les femmes n’ont pas été exclues de la technologie : les exemples de la machine à écrire (Gardey, 2001), du standard téléphonique ou de la bureautique témoignent de leur appropriation de ces technologies, notamment dans le monde du travail. Mais leurs usages ont été limités à des applications peu valorisées, traduisant une reproduction du partage sexué des rôles, conformément à un processus de naturalisation de ces différences de sexe. Or le partage genré des pratiques sur une échelle de valeurs persiste. D’une part l’appropriation domestique des TIC par les femmes ne s’est pas traduite par une augmentation de leur culture technique – l’usage de ces technologies s’étant simplifié et étant devenu plus intuitif – d’autre part, leurs usages ne jouissent d’aucune valeur ajoutée (Bourdeloie, 2013), contrairement aux usages purement informatiques qui échoient davantage aux hommes. Ce sont eux qui participent en majorité à des projets comme Wikipédia (87 % des contributeurs de Wikipédia dans le monde sont des hommes : Bourdeloie & Vicente, 2014) ou à des communautés de logiciels libres (ils représentent 98,5% des développeurs : Nafus et al., 2006). Ainsi les usages des TIC ont-ils perdu de leur pouvoir distinctif (Jouët, 2011), à l’exception des applications purement informatiques. En fin de compte, malgré les possibilités offertes par le web 2.0, les usages du numérique ne changent pas la division sexuée des centres d’intérêt et confirment les stéréotypes de genre (Carstensen, 2009). Ainsi les femmes utilisent-elles davantage internet pour la communication, la santé, l’éducation des enfants et les activités liées au foyer ; et les hommes davantage pour les informations, les actualités politiques et les usages récréatifs (Fallows, 2005 ; Harp & Tremayne, 2006 ; Jones et al., 2009).

Si notre enquête abonde dans le sens de ces travaux sur un plan de la sexuation des usages, on voudrait ici dépasser cette logique de binarité, dépourvue de portée heuristique. Les usages du web et de l’ordinateur des seniors interrogés attestent certes de continuums avec la division sexuée des centres d’intérêt, mais aussi de possibles reconfigurations. On observe ainsi des continuités dans le cas des usages féminins des TIC, fortement caractérisés par une dimension relationnelle (Jouët, 2011), résultat d’une répartition socialement construite des rôles. Continuités aussi lorsque certains individus poursuivent « naturellement » des activités qu’ils ont eu l’habitude de prendre en charge au cours de leur parcours professionnel. C’est ainsi le cas d’une retraitée qui utilise l’ordinateur pour des applications bureautiques, dans le prolongement de l’emploi de secrétaire qu’elle occupait, insistant là sur le sens de cet usage du fait de sa carrière professionnelle, mais aussi de son souhait de maintenir son pré carré. Enfin reconduction des rôles sociaux puisque les femmes sont plus nombreuses à venir se former à l’association E-Seniors – elles composent 75 à 80 % du public des apprenants – ; les hommes, dotés d’une confiance plus affirmée (Enochsson, 2005), étant supposés posséder « naturellement » ces compétences techniques, pour lesquelles ils ont du reste une haute estime (Hargittai & Shafer, 2006). Le formateur de l’association explique d’ailleurs cette sous-représentation masculine par la « nature » des hommes, très sûrs d’eux-mêmes selon lui : « En général (…) ils savent tout  », asserte-t-il. Les attitudes en atelier sont intéressantes à observer de ce point de vue : à l’exception d’un usager socialement dominé, les hommes sont plus distants du formateur et souvent distraits. Quel que soit leur niveau de culture numérique, ils témoignent de plus d’assurance que les femmes qui écoutent doctement l’enseignement du formateur. C’est ainsi qu’un usager dissipé justifiera son comportement tout comme son « non-usage » des TIC, en cours d’entretien, par son manque d’intérêt et au fait qu’il a surtout suivi sa compagne. Alors que la variable sexe pourrait représenter une faiblesse puisque le capital numérique de cet homme est dissonant par rapport aux représentations sociales, il retourne cette faiblesse en force dans la mesure où il déclare faire acte de dévouement pour sa compagne, se positionnant dès lors comme un dominant. Toutefois, la reconduction a priori des rôles de genre vis-à-vis des TIC se trouve en porte à faux dès lors qu’on analyse les trajectoires d’usages individuelles : si les rôles tendent à se reproduire, on observe des déplacements des rapports sociaux et différentes configurations de pouvoir selon les contextes. Une variable gratifiante, comme le fait d’être un homme par exemple, peut s’avérer être discriminante et vice versa. Ce n’est pas parce qu’elles ont intériorisé la domination masculine (Bourdieu, 1998) que les femmes ne témoignent pas d’un regard critique sur leur position : la domination n’est pas de facto consentie et elles peuvent faire montre d’une volonté de se départir de leur assignation statutaire. Les retraitées interrogées font souvent référence au modèle traditionnel qui leur a été inculqué dans lequel la femme est hétéronome et a à sa charge des responsabilités censées lui incomber naturellement (tâches domestiques et familiales notamment). Conscientes de cette division sexuée des rôles, certaines tentent d’y échapper, sans avoir toujours conscience de négocier alors avec les normes de l’hégémonie masculine. Ainsi observe-t-on des tensions entre l’incorporation des codes dominants – c’est-à-dire des normes de genre traditionnelles – et la contestation de cette suprématie masculine parfois désavouée, à la manière de cette concierge de 62 ans qui, en décrivant son récit de femme délaissée par son époux, tend finalement à réprouver la position initialement surplombante de son époux : élevée dans un modèle traditionnel réduisant la femme au statut d’épouse et de mère, cette enquêtée raconte la violence qu’elle a subie par son mari qui l’a quittée pour sa cousine plus jeune, tandis qu’elle l’a « nourri et logé pendant 40 ans  ». Il existe donc des marques de déplacement de la sexuation des rôles qui se font jour via les pratiques numériques. Chez les femmes principalement, des stratégies sont mises en place pour résister à l’identité de genre qu’elles ont reçue. On observe un jeu de tensions entre reproduction des rôles assignés et volonté de s’en émanciper. Les seniors se saisissent ainsi des TIC pour refaire leur vie, gérer une nouvelle expérience de vie telle que le veuvage, la rupture conjugale ou l’interruption professionnelle..., les conduisant à redistribuer leur temps, s’aménager de nouvelles temporalités et s’accorder un divertissement pour soi, et ce particulièrement pour les femmes. Plusieurs seniors ont par exemple décidé de s’équiper et de s’abonner à l’internet pendant une période de chômage ou après le décès de leur compagnon. D’autres font au contraire usage des TIC pour s’octroyer un espace d’autonomie indépendamment du contrôle du conjoint. Les TIC permettent dans ce cas de se créer un espace récréatif libre, hors du périmètre du couple, comme si la vie en couple nécessitait, dans une société marquée par l’individualisme contemporain, de résoudre la tension entre avoir du temps pour soi et vivre ensemble (de Singly, 2000). Par exemple, vivant en couple, une retraitée de 68 ans a demandé à sa fille de l’inscrire à un site internet de rencontre destiné aux seniors (http://www.quintonic.fr/), sans en informer son conjoint qu’elle suspecte de « cachoteries ». En réalité, elle ne fera finalement jamais usage de ce site internet. Elle a également sollicité sa fille pour lui créer un autre courriel inconnu de son compagnon – elle n’a pas personnellement créé le sien –, comme par besoin de se positionner à égalité avec ce dernier. Au-delà d’une différenciation des activités et des compétences techniques attribuées selon le sexe, le rapport aux TIC et leurs usages sont donc symptomatiques de rapports sociaux de genre dans lesquels se cristallisent de nombreux enjeux. Ayant une connaissance minimale des fonctionnalités de l’ordinateur et du web et se disant peu intéressée par les aspects techniques de l’informatique, une retraitée s’en remet par exemple à son compagnon pour le moindre problème technique car lui est un « pro  » dit-elle. Ainsi la compétence technique qu’elle confère à son compagnon – sur la base d’une idéologie naturaliste conférant aux hommes la maîtrise technique – traduit en fin de compte un pouvoir qui permettrait à ce dernier de dissimuler certaines de ses activités qu’elle suppose peu avouables. De la même manière, une femme concierge de 62 ans, séparée, débutante en informatique et sur internet, ne s’est jamais intéressée aux usages qu’en faisait son conjoint, pourtant équipé à domicile depuis plus de dix ans. Elle le regrette aujourd’hui, persuadée que sa connaissance de l’informatique aurait évité un adultère physique et numérique et par là même modifié ses rapports conjugaux, voire bouleversé leurs relations de pouvoir au sein du couple. Dans ces cas, la compétence technique devient non seulement un enjeu de pouvoir conjugal et de nivellement des rapports de sexe, mais aussi un enjeu identitaire dans le sens où il s’agit à la fois de conserver son domaine réservé tout en l’élargissant pour s’imposer vis-à-vis du conjoint. C’est du reste une des raisons de la présence de femmes venant se former à l’association E-Seniors : elles souhaitent maîtriser les TIC de façon à ne plus dépendre de la gent masculine. Ainsi existe-t-il des formes de résistance à l’hégémonie masculine : l’identité de genre qui s’exprime ici est en effet discutée. Les femmes qui viennent se former aux TIC trouvent des espaces pour s’émanciper. Celles qui ne suivent pas la formation veillent à s’accorder des moments récréatifs, sans que le conjoint y prenne part. Certaines peinent toutefois à sortir du rôle de genre qu’elles ont incorporé, assumant difficilement de s’éloigner du modèle traditionnel ; ce notamment pour les femmes se situant au plus bas de la hiérarchie sociale.

Conclusion : de la reproduction à l’intersection des rapports sociaux

Qu’il s’agisse d’éducation, d’activités numériques et culturelles, de sociabilité, de distribution du temps, etc. l’âge, le sexe et la classe constituent de puissantes variables explicatives. Toutefois, c’est bien la classe sociale qui constitue un axe de pouvoir déterminant puisque les effets d’âge ou de genre sont fortement atténués dès lors qu’on appartient à la classe favorisée. Premier exemple : la distribution du temps en termes d’activités culturelles, de sociabilité ou domestiques. On sait que non contraints par les temporalités qu’exige la vie professionnelle, les seniors sont généralement confrontés à de nouvelles temporalités sociales car ils disposent de plus de temps libre. Toutefois, la manière d’organiser son temps est inégalement distribuée, tant sur un plan de la classe sociale que du genre. Sur le plan de la classe sociale, la sociologie du temps a bien montré le lien qui unissait le manque de temps et la richesse des univers sociaux et culturels (Pronovost, 1994). Sur un plan du genre, elle a mis en évidence les inégalités de sexe. Ainsi l’engagement des femmes retraitées est-il bien supérieur à celui des hommes en matière familiale, domestique et éducative (Ricroch & Roumier, 2011 ; Treas & Drobnič, 2010). Plus on occupe une position basse dans la hiérarchie sociale, plus les ségrégations de sexe se renforcent. Ainsi la division des rôles et la sexuation des rapports aux TIC se renforcent-elles d’autant plus dans les classes populaires (Granjon, 2009). De la même manière, la gestion de la sociabilité est non seulement genrée mais aussi socialement hiérarchisée, se distribuant selon le degré de capital culturel possédé (Héran, 1988). Pour les individus les plus fragilisés socialement, l’âge et le sexe constituent donc des facteurs aggravants. Selon cette perspective, une femme senior, âgée de surcroît, issue d’un milieu social défavorisé, aura a priori peu de chances de construire des usages des TIC lui permettant d’échapper à ses héritages sociaux et de s’extirper des assignations liées à sa catégorie sociale, son sexe ou son âge. Pour exemple, dans notre enquête, deux femmes concierges ont un usage très limité de l’internet : n’ayant existé qu’au travers de son mari, l’une n’a pas encore investi cet univers pour elle-même, si ce n’est pour consulter de temps en temps la presse en ligne et épier l’activité de son mari sur Facebook. L’autre femme restreint son usage à la communication sur Skype avec ses proches et aux jeux sur Facebook. Dans le cas de ces deux femmes, la classe sociale – qui explique notamment le surinvestissement de leur rôle d’épouse – influe fortement sur leur sociabilité ainsi que sur leurs pratiques culturelles et usages de l’internet, extrêmement limités. L’âge, le sexe et la classe sociale constituent le triptyque donnant a priori lieu à une configuration de dominations selon un schéma arithmétique. Pourtant, en analysant les cas que nous venons de présenter selon le modèle de la domination, on se prive d’une interprétation selon laquelle les usages des TIC peuvent recouvrir une logique émancipatoire et participer de changements, identitaires notamment. Reprenons ici l’un des cas précédemment cité : l’une, 62 ans, concierge, séparée, dominée par les normes hégémoniques de genre, a toujours vécu dans l’ombre de son époux et s’est toujours privée d’activités récréatives pour soi. Pourtant, le départ de son époux lui a permis de renégocier avec son identité de genre. Elle concède en effet que depuis lors, elle se livre à des activités pour elle-même – elle s’est inscrite à la formation E-Seniors en vue de savoir utiliser seule son ordinateur et l’internet –, activités qui non seulement sortent de son univers culturel traditionnel mais aussi de son seul rôle conjugal qu’elle remplissait « corps et âme ». Plus encore, les changements vécus depuis la rupture avec son mari ne concernent pas uniquement son univers social et culturel mais également son aspect physique ; ce qui, à en croire l’enquêtée, présenterait un avantage de poids. Ainsi, encore que son parcours laisse entrevoir les signes d’une permanence de l’assignation statutaire, ses pratiques, notamment depuis que son mari l’a quittée, traduisent un désir d’expression de soi la conduisant à s’éloigner du modèle conjugal conventionnel dans lequel elle a baigné et à s’émanciper d’une tutelle androcentrique.

L’autre cas intéressant pour l’approche intersectionnelle est celui d’un homme (63 ans, célibataire, retraité fonctionnaire) réunissant plusieurs propriétés sociales discriminantes et au passé handicapant : originaire d’un milieu populaire, célibataire, non diplômé, illettré et ancien alcoolique, etc. Isolé, ce retraité est socialement fragile. Conscient de son illettrisme et de ses difficultés de compréhension concernant la manipulation des périphériques de l’ordinateur et de l’écriture numérique, il a des usages extrêmement limités du web et du courriel. En réalité, parce qu’il est socialement dominé, son sexe masculin se présente ici comme un handicap : cet enquêté n’est en effet pas conforme aux représentations qui associent la compétence technique à l’univers masculin et se trouve dominé, lors des séances de formation à E-Seniors, par des femmes dotées d’un capital social, culturel et numérique largement supérieur. Ainsi l’articulation sexe-âge-classe sociale semble placer cet usager, desservi ici notamment par son sexe, dans un rapport social de servitude. Pourtant, bien que circonscrits à des usages peu qualifiés, ses usages des TIC n’en demeurent pas moins la manifestation d’une forme de résistance, notamment à la prise d’alcool qu’il a cessée depuis huit ans, une véritable palingénésie pour lui. Faire usage des TIC dans un cadre associatif (ce retraité n’est toujours pas connecté), contribue à échapper à son addiction donc à maintenir son état d’abstinence et, par là même, à se libérer d’une forme de domination. Cet usage lui permet aussi de s’accorder un temps récréatif pour soi qu’il met à profit pour reconstruire son identité sociale.

Cela nous laisse à penser que les inégalités face aux TIC ne doivent pas nous rendre imperméables aux marges de liberté individuelles : les dominées n’acquiescent pas mécaniquement la domination masculine et les soi-disant dominants peuvent se retrouver dominés dans certaines situations. C’est pourquoi si le modèle de la reproduction résiste toujours pour une part à l’analyse compte tenu de la persistance des inégalités d’âge, de genre et de classe, cela ne signifie pas qu’à des échelles individuelles, hommes et femmes ne développent pas des stratégies leur permettant de déplacer les rapports de pouvoir et de négocier avec les normes hégémoniques. Sur un plan des rapports sociaux de genre par exemple, les TIC sont pour les seniors l’occasion de se confronter aux rapports de hiérarchie entre les sexes, de reconfigurer les rapports de couple et de performer ou non leur identité de genre. Et c’est en adoptant une problématique intersectionnelle qu’il est possible d’identifier des reconfigurations de rapports de pouvoir selon le contexte, duquel dépend le degré de discrimination d’une variable.


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1 Intitulé ARPEGE (LA Reconfiguration des Pratiques culturelles Et du GEnre à l’ère du numérique), ce projet (2012-2013) a été financé par le ministère français de la Culture et de la Communication et le Labex ICCA.

2 Nous considérons le genre comme un outil conceptuel permettant de penser les logiques binaires qui structurent nos sociétés et les principes de classification du masculin et du féminin, tandis que le sexe est là appréhendé comme une variable.

3 Je voudrais ici remercier mes collègues, V. Julliard (UTC, France) et N. Quemener (Université Paris 3, France) pour m’avoir aidée à questionner la sociologie de la domination et, par là même, à identifier des possibilités de contestation des normes hégémoniques.

4 La servitude volontaire est critiquée par des auteurs comme James Scott C. (1990) selon lequel les individus opposent des résistances à la domination.

5 Forgée par la juriste américaine Kimberlé W. Crenshaw (1989) à la fin des années 1980 dans la foulée du Black feminism, la notion d’intersectionnalité visait à désigner les dilemmes rencontrés dans l’espace politique américain par certaines catégories de personnes subissant des formes combinées de domination, spécifiquement les femmes noires. En tant que catégorie d’analyse, la race a donc été, avec la classe sociale et le sexe, au fondement de la création de cette notion. Toutefois pour des raisons d’espace et parce que notre terrain n’a pas questionné cette notion, nous l’excluons ici de l’analyse.